vendredi 2 juin 2017

Нелюбовь (Faute d'amour) Andreï Zvyagintsev 2017

Russie, banlieue dortoir. Un couple se sépare, laissant un enfant de 12 ans sur le carreau. Il entend que ses parents veulent se débarrasser de lui en le plaçant dans un internat. Il pleure en silence derrière une porte. Le lendemain, il disparaît. Ses parents, tout occupés à leurs nouveaux amours, mettent plus de 24h à se rendre compte de sa fugue. L'enquêteur hausse les épaules, renvoie vers une organisation de volontaires spécialisée dans la recherche des enfants disparus.



 Une petite histoire qui en raconte une grande. En toile de fond : piété orthodoxe imitée, propagande informationnelle constante, respect des convenances masquant un égoïsme forcené. Le mari vend des produits financiers dans une société appartenant à un patron ultra-orthodoxe. Il réalise qu'il doit se remarier vite fait pour que personne au boulot ne remarque son divorce. Il reproduit immédiatement ailleurs son premier mariage raté. La mère déteste ouvertement son enfant, sa mère (c'est réciproque) et veut être heureuse. Cette misère sentimentale paraît la norme, puisqu'elle ne déclenche pas de réaction horrifiée dans l'entourage du couple. Le défaut d'amour émane d'une société baignant dans sa propre méchanceté. Zviagintsev lie la petite histoire à la grande par le biais d'une télévision déversant sur tous les insanités de Dmitri Kiselev.

samedi 26 novembre 2016

Ученик (le disciple) : attention, religion ! **

Kirill Serebrennikov règle ses comptes avec la bigoterie rampante dans un film décevant à cause de caractères caricaturaux évoluant dans un cadre manichéen.

Un jeune homme s'éprend subitement du texte de la bible et perturbe profondément son environnement (principalement, un lycée russe). Du psychodrame émergent un bouc émissaire, une victime sacrificielle, un menteur fanatique et un choeur de pleutres. En toile de fond, la Russie (les scènes clés se déroulent sous la photographie de Vladimir Poutine, de sorte que le plus idiot des spectateurs ne puisse louper le message). Une Russie désorientée par plusieurs virages idéologiques à 180°, qui n'ayant pas trouvé de maître à penser, se complaît désormais dans la bigoterie et le panurgisme. L'école se refuse à défendre Darwin et ouvre les bras au créationisme. Incapable de résister au fanatisme d'un élève, elle s'effondre comme un château de carte. Les adultes deviennent hystériques, mais - seul élément rassurant du film - la jeunesse observe le drame avec un mélange de moquerie et d'indifférence.



La crise provoquée par le jeune homme dans un microcosme ennuyeux, fait penser au Théorème de Pasolini, mais renversé. Le problème central du film, c'est que les caractères sont peu crédibles et que, par réaction, les acteurs surjouent pour tenter de donner de l'épaisseur à leurs personnages. Au final, on obtient du théâtre de province filmé. Serebrennikov reste un metteur en scène animé de bonnes intention, non dénué d'humour, mais très inégal. Le message du film est trop évident, "in your face", mais la démonstration est faible et déssert la cause.

mercredi 16 novembre 2016

Sous les rayons du soleil (В лучах солнца) Les coulisses poisseuses de la Corée du Nord

Vitali Manski a réussi l'exploit de tromper les propagandistes de Corée du Nord en prétendant filmer un documentaire sur la vie merveilleuse d'une jeune fille modèle, en suivant à la lettre un script écrit par PyongYang. En laissant tourner sa caméra en dehors du script, il a sauvé des images montrant l'envers du décor.

Second exploit, Manski a pu diffuser son film dans quelques salles moscovites, malgré une circulaire menaçante du ministère de la culture de Moscou. Plusieurs salles ont décliné, d'autres ont eu le courage de projeter ce film au public. Moscou craint-il le courroux de PyongYang (extrèmement mécontent évidemment d'avoir été piégé) ou s'est elle effrayée qu'on puisse tracer des parallèles avec la propagande russe ?

Sous les rayons du soleil suit le quotidien d'une jeune fille nord coréenne sous les conseils obtus d'un commissaire politique et d'un groupe de propagandistes sous doués. Manski ne nous épargne pas les répétitions, les prises ratées et le lavage de cerveau allant de pair avec l'imbitable idéologie "Juche" s'infiltrant dans tous les recoins de l'existence. C'est assez pénible et soporifique.
L'un des aspects les plus réussit du film est la capture des émotions de la jeune fille, quand son esprit lutte contre le lavage de cerveau et contre le desespoir d'une vie totalement morne. Les adultes portent tous un masque Juche excluant toute émotion sincère.
Manski réussit une belle photographie entre les images volées et les cadres pompeux, les travellings astucieux et les gros plans insidieux. Ayant moi-même mis les pieds en Corée du Nord, j'imagine l'étroitesse du contrôle sur l'équipe russe, car les plans volés sont rares et la saleté, la misère et l'arriération du pays se voient finalement assez peu dans le montage final.
Le point noir du film est sa musique originale : un quatuor à corde jouant une partition romantique larmoyante et sans imagination, qui aurait pu accompagner un documentaire sur la Baltique, mais certainement pas les coulisses d'un monde à la fois cauchemardesque, exotique et totalement gris. Par contraste, les percussions traditionnelles nord coréennes entendues lors des leçons de danse sont infiniment plus riches et illustratives du propos.

dimanche 7 février 2016

Criminel (Находка) 2016 : Crimes, pardon et Happy End

C'est toute la noirceur de la vie russe qui est à nouveau projetée sur les écrans. Mais ce film d'auteur se distingue par un happy-ending assez inattendu. On a, au début, l'impression au début de retrouver l'univers corrompu, cruel et vicieux de Léviathan.

Un garde-pêche droit dans ses bottes tente de faire respecter l'ordre dans une région pauvre et isolée du grand nord russe. Tous le détestent pour sa rigidité martiale, et, en retour, il déteste tout le monde, jusqu'à son épouse et sa fille.

Une épouvantable mésaventure l'oblige à se remettre en question et réveille en lui les sentiments de culpabilité et une empathie depuis longtemps enfouie sous le mépris.


L'acteur vétéran Alexeï Gouskov porte le film sur ses solides épaules. Les seconds rôles sont soignés et le récit admirablement conduit par le réalisateur Viktor Dement. Les amateurs de photographie léchée et de vastes étendues septentrionales sauvages apprécieront le travail d'Andreï Naidenov


Ce qui caractérise ce film et lui donne sa singularité, c'est le retournement final. D'une tristesse insondable, il bascule vers à la rédemption et le pardon. Sans message religieux, ni sous-entendu emprunté d'un autre récit politico-messianique. Le processus se déroule à l'intérieur du personnage principal, de manière manière étonnante, mais en même temps plausible. Il serait donc abusif de parler d'un "anti-Leviathan". L'espoir est en chacun de nous - du moins chez ceux qui ne sont ni corrompus ni cyniques, suggère Dement. Un message salutaire pour la Russie d'aujourd'hui.

Il n'a malheureusement pas été entendu. Deux mois après sa sortie en Russie (3 décembre), le film a fait 4 235 entrées avec 45 copies, pour des recettes n'atteignant même pas 10 000 euros. Dérisoire. Le public russe continue de bouder le bon cinéma national. J'ignore si des efforts promotionnels adéquats ont été déployés. L'existence de ce film n'est arrivée à mes oreilles qu'après que les distributeurs français m'aient contactés. L'avenir de ce film est donc entre les mains du public étranger. Il a déjà obtenu le Prix du public ainsi que celui du Meilleur premier film en 2015 au Festival du cinéma russe de Honfleur.

vendredi 5 juin 2015

Sous les nuages électriques (Под электрическими облаками) 2015 *****

Nous sommes en 2017. Quelque chose cloche sévèrement. Les personnages flottent dans une réalité bizarre. Le pays semble au point mort. La guerre est au coin de la rue, mais on n’entent pas encore son vacarme. Nous nous trouvons sur un territoire post-soviétique, mais difficile de dire avec certitude qu’il s’agit de la Russie. On parle bien russe, et les statues de Lenine tiennent encore debout. Mais on sent qu’il risque de chuter une seconde fois. 



“Sous les nuages électriques” est une réflexion en six tableaux d’Alexeï Guerman Jr, l’un des cinéastes russes les plus intéressants et originaux de sa génération. Le film est inracontable. Il n’y a pas de trame, plutôt des personnages-symboles évoluant dans un univers quasi onirique. Les personnages paraissent symboliser des états d’esprits, des étapes dans la croissance d’un individu, plutôt que des personnes réellement distinctes les unes des autres. 

Un oligarque est mort, laissant inachevée un gratte-ciel qu’il voyait comme le projet d’une vie. Ses enfants observent, désemparés, les vautours voler en cercle autour de la réalisation paternelle. Un travailleur immigré ne parlant pas le russe cherche quelque qui puisse réparer son magnétophone. Autour, on tue, on s’ennuie, on se drogue, on rêve ou on s’échappe dans une reconstitution de bataille moyenâgeuse. 




On sent bien sûr l’influence de Guerman senior dans ce language cinématographique. Mais Junior a déjà formé son propre style il y a une décennie, et il progresse rapidement. Le film devait sortir en 2013, mais la longue maladie du père a obligé le fils a travailler d’arrache-pied pour finir “Difficile d’être Dieu”, sorti l’année dernière. “Sous les nuages électriques” devrait être la dernière co-production russo-ukrainienne pour longtemps. Junior a expliqué qu’une bonne partie de son équipe ukrainienne est partie combattre sur le front à la fin du tournage.

mardi 20 janvier 2015

Léviathan (Левиафан) *****

Léviathan, une "courageuse dénonciation du régime Poutine" ou une "contrefaçon opportuniste et russophobe pour les besoins de l'Occident" ? La critique sévère portée par le réalisateur Zvyagintsev sur la Russie actuelle ancre solidement le film dans le champ politique.



C'est comme un écho à la performance de Pussy Riot dans la cathédrale du Christ Saint Sauveur, citée à deux reprises dans le film. Le haut clergé orthodoxe est décrit comme un rouage du pouvoir, un outil et un complice de la corruption totale sévissant dans la province.


"Le pouvoir vient de Dieu", tonne le hiérarque de l'église jouant un rôle pivot dans la narration.
Le sermon du même homme, à la fin du film, est le moment le plus pénible. Car il révèle le mécanisme de pensée à l'oeuvre aujourd'hui. Une pensée archaïque, profondément antidémocratique.
Tourné près de Kirovsk, dans la péninsule de Kola, Léviathan est un film profondément pessimiste. Il suggère un désastre imminent et inéluctable, car aucune force n'est capable ou même ne veut s'opposer à la corruption totale.