dimanche 15 octobre 2017

Aritmia (Аритмия), mais synchro quand même ***

Oleg boit comme un trou, sape son couple, défie l'autorité, le bon sens : un comportement auto-destructeur dostoïevskien archétypal. Oleg est médecin d'urgence à Yaroslavl, pas un boulot de rêve, mais utile à la société. Au fond, c'est un type bien, donc en décalage avec le reste du monde.
Sur cette trame déjà parcourue en long et en large par une floppée de concitoyens écrivains, dramaturges et cinéastes, Boris Khlebnikov nous dépeint la Russie provinciale contemporaine, comme dans tous ses films précédents. Avec le même acteur principal (Alexandre Yatsenko).
Là dessus, la critique sacre Aritmia "film de l'année", grand prix de Kinotavr et meilleur acteur pour Yatsenko.



Quelque chose m'échappe. Derrière ce banal mélo, aucun portrait global de la Russie, aucune mise en abîme ni arrière-pensée métaphysique, rigoureusement rien qui n'ait déjà été cent fois monté, dit, entendu. Des routes dégueulasses, des automobilistes indifférents ne laissant pas passer l'ambulance ; des parents irresponsables ; un supérieur incompétent, cynique et brutal. On ne voit pas plus loin que le bout du nez d'Oleg. Quelques blagues (les précédens films de Khlebnikov étaient plus cocasses), d'innombrables scènes de beuverie et de gueules de bois tristes. En toile de fond, des hôpitaux proprets (suspicieusement très propres, avec du mobilier neuf, etc). Au fond, le film est parfaitement raccord avec son financeur : le ministère de la culture de la fédération russe. Amen.

samedi 30 septembre 2017

Крым (Crimée) 2017 : navet historique ou l'annexion du budget russe *

La nouvelle doctrine millitaire russe préconise d’atteindre des objectifs militaires par des moyens non-militaires (principalement la propagande). Dans le cas du film “Crimée”, on assiste au renversement de la doctrine : atteindre un objectif cinématographique par des moyens militaires. Et c’est un échec patent. Conçu et financé par le ministère de la défense russe, “Crimée” bénéficie d’une débauche de moyens militaires (avions, hélicoptères, croiseurs, missiles, tanks) aboutissant à un pétard mouillé. Des moyens de film à grand spectacle ont accouché d’une série B, à cause d’un scénario grotesque et d’une mise en scène dépourvue de toute créativité. La séquence la plus chère du film, à savoir le ballet d’hélicoptères soulignant la supériorité du muscle russe, et bêtement filmée du point de vue du plouc à la parade. On n’exige pas un ballet à la “Apocalypse Now”, mais à quoi bon cramer tant de kérosène pour si peu d'effet ?



Produit de l’armée, le film s’annonce comme “basé sur des faits réels”, mais exclut toutes les dimensions non indispensables au produit série B. Les Tatars de Crimée n’existent pas, ni le reste du monde (Américains, OTAN, Poutine). Absents également : le rôle des médias, les milices pro-russes, la population locale. Tout est réduit à l’armée russe (et ses réservistes) contre une poignée d’Ukrainiens aux motivations incompréhensibles. Les émeutes de Maïdan, présentées comme le basculement du film, déboulent comme une catastrophe naturelle. 

Tout ce que le spectateur comprend vient des 2 premières minutes : un cours d’histoire assenné comme une rafale de Kalachnikov : la-Crimée-a-toujours-été-russe. Mais alors, pourquoi cette Crimée idylique du début, un pays de carte postale où tout le monde semble parfaitement heureux ? Autre inversion : ce sont les Ukrainiens qui menacent d’envahir leur propre territoire. 

L’une des lignes directrices du film est la condescendance infinie envers les Ukrainiens, soit simplets, soit foncièrement mauvais. L’héroïne du film, une jeune journaliste ukrainienne, n’a que deux modes : l’hystérie ou les pleurs. À la fin du film, face à son équipe de télévision, elle n’arrive plus à articuler que ce territoire est ukrainien : l’émotion (pas la raison) lui coupe le sifflet. 

L’un des aspects les plus navrants de “Crimée” vient de ce que la fiction gomme la seule réussite manifeste de l’opération. La Crimée a été annexée sans verser de sang, mais le film, faute d’un scénario adéquat, nous aligne des dizaines de cadavres. Autant les manoeuvres de Poutine ont surpris le monde, autant ce film reste prévisible de tout en bout.


Fort heureusement, le public russe n’est pas dupe. Les salles moscovites sont vides (il paraît que c’est la ruée en Crimée). Les promoteurs du film ont beau truquer les classements des sites spécialisés (kinopoisk.ru), ou en faisant pression sur les directeurs d’école, les brebis traînent les pattes. Le “cadeau” de Shoigu à Poutine pourrait bien lui revenir dans la gueule.

Un critique russe conclut sa chronique du film ainsi :

"L'idée est simple : l'Ukraine est une gonzesse stupide, la Russie et un mâle équipé d'un gros pistolet. la guerre c'est mal, c'est pourquoi le faible doit se rendre au fort sans opposer de résistance. la Crimée a été annexée parce que c'était possible. le réalisateur Pimanov à fait ce film parce que c'était possible. Tout le monde connaît le sort du réalisateur ayant un autre point de vue sur le printemps russe. [Oleg Sentsov] va purger une peine de 20 ans de prison en Sibérie pour avoir mis le feu à une porte, ce qu'il n'a jamais reconnu. Le pouvoir, c'est la Force, mon pote, c'est comme ça."

mercredi 16 août 2017

Теснота (2017) Caucase : plaies à tous les étages ****

Une famille juive modeste, un fils enlevé par des bandits, une fille rebelle flirtant avec un musulman. Le décor est planté à Naltchik, Kabardino-Balkaria, en 1998. À côté, les des combattants tchétchènes égorgent leurs otages russes comme des agneaux. Un climat de violence et de méfiance plane sur tout le Caucase. Comme dans le dernier Zvyagintsev, les victimes sont livrées à elles-mêmes. Pas de secours à attendre de l'État, de la police ou de la collectivité. On n'est pas dans Roméo & Juliette, mais il faut faire face à des choix cornéliens. Je me sacrifie pour libérer mon frère ou je refuse d'être une marchandise ?



Telles sont les questions posées par le tout jeune réalisateur Kantemir Balagov, 26 ans, dont c'est bien sûr le premier long-métrage. Il filme la petite histoire, et la grande. En fait, ce sont des poupées russes. À l'intérieur des conflits interethniques irrésolus du Caucase russe, les conflits interfamiliaux. Et finalement, les conflits à l'intérieur de l'individu.



Balagov est lui-même Kabarde. Il connaît la "promiscuité" (Теснота) décrite dans son filme. Il semble guidé par l'idée que les stéréotypes ethniques se fondent sur la projection de fantasmes nés de conflits internes à l'individu. Il l'a observé lui-même : quand un Juif se comporte comme un Kabarde, et quand un Kabarde se comporte comme un Juif... C'est donc un film simplement humaniste dans un Caucase qui l'est de moins en moins.

vendredi 2 juin 2017

Нелюбовь (Faute d'amour) Andreï Zvyagintsev 2017

Russie, banlieue dortoir. Un couple se sépare, laissant un enfant de 12 ans sur le carreau. Il entend que ses parents veulent se débarrasser de lui en le plaçant dans un internat. Il pleure en silence derrière une porte. Le lendemain, il disparaît. Ses parents, tout occupés à leurs nouveaux amours, mettent plus de 24h à se rendre compte de sa fugue. L'enquêteur hausse les épaules, renvoie vers une organisation de volontaires spécialisée dans la recherche des enfants disparus.



 Une petite histoire qui en raconte une grande. En toile de fond : piété orthodoxe imitée, propagande informationnelle constante, respect des convenances masquant un égoïsme forcené. Le mari vend des produits financiers dans une société appartenant à un patron ultra-orthodoxe. Il réalise qu'il doit se remarier vite fait pour que personne au boulot ne remarque son divorce. Il reproduit immédiatement ailleurs son premier mariage raté. La mère déteste ouvertement son enfant, sa mère (c'est réciproque) et veut être heureuse. Cette misère sentimentale paraît la norme, puisqu'elle ne déclenche pas de réaction horrifiée dans l'entourage du couple. Le défaut d'amour émane d'une société baignant dans sa propre méchanceté. Zviagintsev lie la petite histoire à la grande par le biais d'une télévision déversant sur tous les insanités de Dmitri Kiselev.

samedi 26 novembre 2016

Ученик (le disciple) : attention, religion ! **

Kirill Serebrennikov règle ses comptes avec la bigoterie rampante dans un film décevant à cause de caractères caricaturaux évoluant dans un cadre manichéen.

Un jeune homme s'éprend subitement du texte de la bible et perturbe profondément son environnement (principalement, un lycée russe). Du psychodrame émergent un bouc émissaire, une victime sacrificielle, un menteur fanatique et un choeur de pleutres. En toile de fond, la Russie (les scènes clés se déroulent sous la photographie de Vladimir Poutine, de sorte que le plus idiot des spectateurs ne puisse louper le message). Une Russie désorientée par plusieurs virages idéologiques à 180°, qui n'ayant pas trouvé de maître à penser, se complaît désormais dans la bigoterie et le panurgisme. L'école se refuse à défendre Darwin et ouvre les bras au créationisme. Incapable de résister au fanatisme d'un élève, elle s'effondre comme un château de carte. Les adultes deviennent hystériques, mais - seul élément rassurant du film - la jeunesse observe le drame avec un mélange de moquerie et d'indifférence.



La crise provoquée par le jeune homme dans un microcosme ennuyeux, fait penser au Théorème de Pasolini, mais renversé. Le problème central du film, c'est que les caractères sont peu crédibles et que, par réaction, les acteurs surjouent pour tenter de donner de l'épaisseur à leurs personnages. Au final, on obtient du théâtre de province filmé. Serebrennikov reste un metteur en scène animé de bonnes intention, non dénué d'humour, mais très inégal. Le message du film est trop évident, "in your face", mais la démonstration est faible et déssert la cause.

mercredi 16 novembre 2016

Sous les rayons du soleil (В лучах солнца) Les coulisses poisseuses de la Corée du Nord

Vitali Manski a réussi l'exploit de tromper les propagandistes de Corée du Nord en prétendant filmer un documentaire sur la vie merveilleuse d'une jeune fille modèle, en suivant à la lettre un script écrit par PyongYang. En laissant tourner sa caméra en dehors du script, il a sauvé des images montrant l'envers du décor.

Second exploit, Manski a pu diffuser son film dans quelques salles moscovites, malgré une circulaire menaçante du ministère de la culture de Moscou. Plusieurs salles ont décliné, d'autres ont eu le courage de projeter ce film au public. Moscou craint-il le courroux de PyongYang (extrèmement mécontent évidemment d'avoir été piégé) ou s'est elle effrayée qu'on puisse tracer des parallèles avec la propagande russe ?

Sous les rayons du soleil suit le quotidien d'une jeune fille nord coréenne sous les conseils obtus d'un commissaire politique et d'un groupe de propagandistes sous doués. Manski ne nous épargne pas les répétitions, les prises ratées et le lavage de cerveau allant de pair avec l'imbitable idéologie "Juche" s'infiltrant dans tous les recoins de l'existence. C'est assez pénible et soporifique.
L'un des aspects les plus réussit du film est la capture des émotions de la jeune fille, quand son esprit lutte contre le lavage de cerveau et contre le desespoir d'une vie totalement morne. Les adultes portent tous un masque Juche excluant toute émotion sincère.
Manski réussit une belle photographie entre les images volées et les cadres pompeux, les travellings astucieux et les gros plans insidieux. Ayant moi-même mis les pieds en Corée du Nord, j'imagine l'étroitesse du contrôle sur l'équipe russe, car les plans volés sont rares et la saleté, la misère et l'arriération du pays se voient finalement assez peu dans le montage final.
Le point noir du film est sa musique originale : un quatuor à corde jouant une partition romantique larmoyante et sans imagination, qui aurait pu accompagner un documentaire sur la Baltique, mais certainement pas les coulisses d'un monde à la fois cauchemardesque, exotique et totalement gris. Par contraste, les percussions traditionnelles nord coréennes entendues lors des leçons de danse sont infiniment plus riches et illustratives du propos.