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dimanche 10 novembre 2019

Text (Текст, 2019) : Châtiment et Crime ***

C'est Dostoïevski à l'envers. D'abord le châtiment, puis le crime. À cause d'un jeune commissaire des stups (Piotr), issu d'une famille disposant de leviers haut placés. Au-dessus des lois, Piotr fourre de la drogue dans la poche d'un étudiant (Ilia) pour le faire condamner à 7 ans de prison. Quand ce dernier sort, sa mère vient de décéder ; il est seul au monde et décide de se confronter à Piotr.



"Ce n'est pas encore du cinéma d'opposition, mais c'est déjà du cinéma en colère", note le quotidien Vedomosti. Text parle d'une vie broyée par un représentant des structures de sécurité, selon un schéma  courant : emprisonner des innocents parce qu'ils gênent le pouvoir, ou bien simplement pour favoriser son avancement de flic.

Mais on sent que le réalisateur Klim Chipenko arrondit les angles pour ne pas en faire un film politique. Ainsi, Piotr aurait eu des remords, dixit sa mère. Il a des circonstances atténuantes : un père policier arriviste et sans scrupule qui l'a entraîné dans la police alors qu'il voulait être avocat. Piotr aimait sa copine et était sur le point de devenir père. L'histoire est tirée vers un cas individuel pour éviter une posture militante. Peut-être surtout pour ne pas se mettre à dos la police russe, ne pas être la cible d'attaques. Le drame central du film se fonde pourtant un problème systémique de grande ampleur. Qui a poussé en juin 2019 des dizaines de milliers de moscovites en réaction à une ènième affaire de stup fabriquée contre le journaliste d'investigation Golounov. Notez la ressemblance évidente avec le nom de famille d'Ilia (Goriounov).

A contrario du cas Golounov, Ilia choisit d'agir seul, en réglant des comptes personnels sans chercher à attaquer le système. Ce qui l'amène logiquement dans une impasse et à être liquidé comme un rat par la police. Un destin très russe.



Sur le plan cinématographique, l'intrigue (basé sur un excellent scénario de Dmitri Gloukhovsky) est rondement menée, parfois haletante grâce à un montage complexe, entrelaçant parfois jusqu'à 3 narrations parallèles. Le collectif des acteurs est assez inégal, faiblard du côté des rôles féminins (excepté la mère d'Ilia). Écrasante, la bande sonore gâche plusieurs séquences, surtout la fin, trahissant un manque d'imagination du réalisateur, ou son incapacité à éviter les clichés.

samedi 10 mars 2018

Dovlatov (Довлатов) Ironie stérilisée **

La rencontre entre le cinéma cérébral, énigmatique, limite expérimental d'Alexey Guerman-Jr, et la prose caustique, ethylique et malicieuse de Dovlatov ne coulait pas de source. Les précédents films d'Alexey Guerman-Jr, qui ont toujours été bien reçu dans ce blog, n'ont jamais respiré l'humour ni la légèreté. Celui-ci ne fait pas exception.



C'est fort regrettable, parce qu'un biopic de l'écrivain-culte de l'époque brejnevienne (devenu culte bien plus tard) aurait du être grinçant et caustique. À part le gag où Dovlatov, se faisant passer pour un tchékiste, terrorise un bouquiniste tentant de lui vendre "Lolita", on n'a guère l'occasion d'actionner les zygomates. C'est pesant, sérieux, mélodramatique et franchement prétentieux. Exactement le contraire de Dovlatov, en tous cas celui qu'on connaît à travers ses romans. La prose de Dovlatov est réaliste, plastique, vive, accessible, totalement dépourvue d'ambitions ésotériques. Le décalage entre l'oeuvre de Dovlatov et l'atmosphère du film dérange pendant toute la projection. Bien que la plupart des dialogues viennent directement de la prose du romancier.

L'erreur de casting a commencé avec Alexey Guerman Jr. Son univers est trop éloigné. Il confie lui-même avoir découvert Dovlatov sur le tard. Peut-être que les deux hommes sont simplement incompatibles, mais pourquoi alors s'être jeté dans l'aventure ? Cela me rappelle le plus abominable biopic de la décennie, qui a massacré Vyssotsky. On n'en est pas là. L'univers d'Alexey Guerman Jr domine tout le long : les lumières tamisées, la brume, les dialogues imbitables s'enchevêtrant, les cadrages aproximatifs, les anachronismes (le jazz, les accoutrements, les mimiques contemporaines des actrices). Bref, on ne sent ni l'atmophère soviétique, ni les sarcasmes de Dovlatov.

Empêtré dans un univers qui lui est manifestement étranger, Alexey Guerman Jr tente de donner une facture "traditionnelle" à son film (il ne peut pas rester dans l'étrangeté avec un personnage aussi terre à terre que Dovlatov) par des moyens grossiers qui ne lui réussissent pas. Pour palier au vide dramatique des cinq journées de la vie de Dovlatov, il a recours à des cadavres d'enfants, au sang d'un poète et au crâne fracassé d'un peintre. Chacun de ces drames tombe comme un cheveux sur la soupe. Pour donner une épaisseur romantique au personnage de Dovlatov, il en fait un bourreau des coeurs (ce que l'écrivain était apparemment), mais comme il ne parvient pas à ficeler la séduction, toutes les donzelles sont des ex déjà séduites. Un peu facile. La seule dimension intéressant le réalisateur, ce sont les querelles littéraires du microcosme de Saint-Pétersbourg. Brodsky son ami, et la masse grise des envieux, des traîtres, des zélés et des connards aux commandes. Tout cela est raconté de manière linéaire et prévisible.

Il aurait fallu un Woody Allen pour raconter Dovlatov. Mais l'écrivain soviétique n'a toujours pas percé en Occident, et Alexey Guerman Jr ne lui a pas rendu service. L'écrivain chéri de la génération des 30/50 ans russes aura-t-il une seconde chance ? La plupart de ses oeuvres paraissent compatibles avec une adaptation cinématographique. Il faut attendre qu'un réalisateur russe doué pour la comédie caustique émerge. Nous avons perdu Balabanov et Mouratova (sans doute la plus proche de Dovlatov) a pris sa retraite il y a plusieurs années. Les grands talents russes actuels ne sont pas versés dans la comédie, malheureusement. Et le temps presse@¥‰


jeudi 4 janvier 2018

Une femme douce (Кроткая) ... dans un monde de brutes ****

La colère de Sergueï Loznitsa ne connaît aucun répit. Rossia Matouchka en prend de nouveau pour son grade.

Krotkaïa (une femme douce, très librement adapté de la nouvelle de Dostoïevsky) ne se résigne pas à son triste sort. Lorsque le colis qu'elle a envoyé à son mari emprisonné lui revient sans explication, elle décide d'entreprendre un long voyage pour porter ce colis jusqu'à la prison. Voyage non-initiatique, semé d'embûches kafkaïennes et de personnages cauchemardesques. La Russie provinciale contemporaine y est une vallée de larmes. Vulgarité, bêtise, méchanceté, ignorance.

Loznitsa, comme Zviaguintsev, décrit l'effondrement moral de la Russie. Avec moins de subtilité, cependant. Il force le trait par rapport à "Ma Joie" (2010), qui traitait du même sujet sous la forme d'un road-movie. Dans Krotkaïa, Loznitsa fait le chemin inverse : de la province profonde vers une ville moyenne, où "la prison est notre tout, c'est elle qui nous nourrit". Il démontre sans peine que les murs de la prison s'étendent bien au-delà des murs physiques. La "zone" est dans les têtes, elle est constitutive de la pensée. Si bien que l'ultime institution supposée apporter de l'aide à Krotkaïa - la "défenderesse des droits humains", sous ses aspects de juste persécutée, s'avère factice. Le mal est si profondément enraciné qu'il n'y a pas d'autre salut qu'en soi-même. À la différence de Zviaguintsev dans "Faute d'amour", Loznitsa tue l'espoir. Il est à deux doigts d'essentialiser la Russie et les Russes, de les assimiler à l'enfer. Seule Krotkaïa porte en elle une force positive, laquelle n'est pas explicitée : amour, devoir, solidarité, persévérance ?

Naturellement, le film n'a pas reçu un kopeck de Russie et sa sortie en salle fut confidentielle ($6800 de recettes selon Kinopoisk).

Fiche technique du film

vendredi 2 juin 2017

Нелюбовь (Faute d'amour) Andreï Zvyagintsev 2017

Russie, banlieue dortoir. Un couple se sépare, laissant un enfant de 12 ans sur le carreau. Il entend que ses parents veulent se débarrasser de lui en le plaçant dans un internat. Il pleure en silence derrière une porte. Le lendemain, il disparaît. Ses parents, tout occupés à leurs nouveaux amours, mettent plus de 24h à se rendre compte de sa fugue. L'enquêteur hausse les épaules, renvoie vers une organisation de volontaires spécialisée dans la recherche des enfants disparus.



 Une petite histoire qui en raconte une grande. En toile de fond : piété orthodoxe imitée, propagande informationnelle constante, respect des convenances masquant un égoïsme forcené. Le mari vend des produits financiers dans une société appartenant à un patron ultra-orthodoxe. Il réalise qu'il doit se remarier vite fait pour que personne au boulot ne remarque son divorce. Il reproduit immédiatement ailleurs son premier mariage raté. La mère déteste ouvertement son enfant, sa mère (c'est réciproque) et veut être heureuse. Cette misère sentimentale paraît la norme, puisqu'elle ne déclenche pas de réaction horrifiée dans l'entourage du couple. Le défaut d'amour émane d'une société baignant dans sa propre méchanceté. Zviagintsev lie la petite histoire à la grande par le biais d'une télévision déversant sur tous les insanités de Dmitri Kiselev.

samedi 26 novembre 2016

Ученик (le disciple) : attention, religion ! **

Kirill Serebrennikov règle ses comptes avec la bigoterie rampante dans un film décevant à cause de caractères caricaturaux évoluant dans un cadre manichéen.

Un jeune homme s'éprend subitement du texte de la bible et perturbe profondément son environnement (principalement, un lycée russe). Du psychodrame émergent un bouc émissaire, une victime sacrificielle, un menteur fanatique et un choeur de pleutres. En toile de fond, la Russie (les scènes clés se déroulent sous la photographie de Vladimir Poutine, de sorte que le plus idiot des spectateurs ne puisse louper le message). Une Russie désorientée par plusieurs virages idéologiques à 180°, qui n'ayant pas trouvé de maître à penser, se complaît désormais dans la bigoterie et le panurgisme. L'école se refuse à défendre Darwin et ouvre les bras au créationisme. Incapable de résister au fanatisme d'un élève, elle s'effondre comme un château de carte. Les adultes deviennent hystériques, mais - seul élément rassurant du film - la jeunesse observe le drame avec un mélange de moquerie et d'indifférence.



La crise provoquée par le jeune homme dans un microcosme ennuyeux, fait penser au Théorème de Pasolini, mais renversé. Le problème central du film, c'est que les caractères sont peu crédibles et que, par réaction, les acteurs surjouent pour tenter de donner de l'épaisseur à leurs personnages. Au final, on obtient du théâtre de province filmé. Serebrennikov reste un metteur en scène animé de bonnes intention, non dénué d'humour, mais très inégal. Le message du film est trop évident, "in your face", mais la démonstration est faible et déssert la cause.

dimanche 7 février 2016

Criminel (Находка) 2016 : Crimes, pardon et Happy End

C'est toute la noirceur de la vie russe qui est à nouveau projetée sur les écrans. Mais ce film d'auteur se distingue par un happy-ending assez inattendu. On a, au début, l'impression au début de retrouver l'univers corrompu, cruel et vicieux de Léviathan.

Un garde-pêche droit dans ses bottes tente de faire respecter l'ordre dans une région pauvre et isolée du grand nord russe. Tous le détestent pour sa rigidité martiale, et, en retour, il déteste tout le monde, jusqu'à son épouse et sa fille.

Une épouvantable mésaventure l'oblige à se remettre en question et réveille en lui les sentiments de culpabilité et une empathie depuis longtemps enfouie sous le mépris.


L'acteur vétéran Alexeï Gouskov porte le film sur ses solides épaules. Les seconds rôles sont soignés et le récit admirablement conduit par le réalisateur Viktor Dement. Les amateurs de photographie léchée et de vastes étendues septentrionales sauvages apprécieront le travail d'Andreï Naidenov


Ce qui caractérise ce film et lui donne sa singularité, c'est le retournement final. D'une tristesse insondable, il bascule vers à la rédemption et le pardon. Sans message religieux, ni sous-entendu emprunté d'un autre récit politico-messianique. Le processus se déroule à l'intérieur du personnage principal, de manière manière étonnante, mais en même temps plausible. Il serait donc abusif de parler d'un "anti-Leviathan". L'espoir est en chacun de nous - du moins chez ceux qui ne sont ni corrompus ni cyniques, suggère Dement. Un message salutaire pour la Russie d'aujourd'hui.

Il n'a malheureusement pas été entendu. Deux mois après sa sortie en Russie (3 décembre), le film a fait 4 235 entrées avec 45 copies, pour des recettes n'atteignant même pas 10 000 euros. Dérisoire. Le public russe continue de bouder le bon cinéma national. J'ignore si des efforts promotionnels adéquats ont été déployés. L'existence de ce film n'est arrivée à mes oreilles qu'après que les distributeurs français m'aient contactés. L'avenir de ce film est donc entre les mains du public étranger. Il a déjà obtenu le Prix du public ainsi que celui du Meilleur premier film en 2015 au Festival du cinéma russe de Honfleur.

vendredi 5 juin 2015

Sous les nuages électriques (Под электрическими облаками) 2015 *****

Nous sommes en 2017. Quelque chose cloche sévèrement. Les personnages flottent dans une réalité bizarre. Le pays semble au point mort. La guerre est au coin de la rue, mais on n’entent pas encore son vacarme. Nous nous trouvons sur un territoire post-soviétique, mais difficile de dire avec certitude qu’il s’agit de la Russie. On parle bien russe, et les statues de Lenine tiennent encore debout. Mais on sent qu’il risque de chuter une seconde fois. 



“Sous les nuages électriques” est une réflexion en six tableaux d’Alexeï Guerman Jr, l’un des cinéastes russes les plus intéressants et originaux de sa génération. Le film est inracontable. Il n’y a pas de trame, plutôt des personnages-symboles évoluant dans un univers quasi onirique. Les personnages paraissent symboliser des états d’esprits, des étapes dans la croissance d’un individu, plutôt que des personnes réellement distinctes les unes des autres. 

Un oligarque est mort, laissant inachevée un gratte-ciel qu’il voyait comme le projet d’une vie. Ses enfants observent, désemparés, les vautours voler en cercle autour de la réalisation paternelle. Un travailleur immigré ne parlant pas le russe cherche quelque qui puisse réparer son magnétophone. Autour, on tue, on s’ennuie, on se drogue, on rêve ou on s’échappe dans une reconstitution de bataille moyenâgeuse. 




On sent bien sûr l’influence de Guerman senior dans ce language cinématographique. Mais Junior a déjà formé son propre style il y a une décennie, et il progresse rapidement. Le film devait sortir en 2013, mais la longue maladie du père a obligé le fils a travailler d’arrache-pied pour finir “Difficile d’être Dieu”, sorti l’année dernière. “Sous les nuages électriques” devrait être la dernière co-production russo-ukrainienne pour longtemps. Junior a expliqué qu’une bonne partie de son équipe ukrainienne est partie combattre sur le front à la fin du tournage.

mardi 20 janvier 2015

Léviathan (Левиафан) *****

Léviathan, une "courageuse dénonciation du régime Poutine" ou une "contrefaçon opportuniste et russophobe pour les besoins de l'Occident" ? La critique sévère portée par le réalisateur Zvyagintsev sur la Russie actuelle ancre solidement le film dans le champ politique.



C'est comme un écho à la performance de Pussy Riot dans la cathédrale du Christ Saint Sauveur, citée à deux reprises dans le film. Le haut clergé orthodoxe est décrit comme un rouage du pouvoir, un outil et un complice de la corruption totale sévissant dans la province.


"Le pouvoir vient de Dieu", tonne le hiérarque de l'église jouant un rôle pivot dans la narration.
Le sermon du même homme, à la fin du film, est le moment le plus pénible. Car il révèle le mécanisme de pensée à l'oeuvre aujourd'hui. Une pensée archaïque, profondément antidémocratique.
Tourné près de Kirovsk, dans la péninsule de Kola, Léviathan est un film profondément pessimiste. Il suggère un désastre imminent et inéluctable, car aucune force n'est capable ou même ne veut s'opposer à la corruption totale.

jeudi 6 février 2014

Dur d'être Dieu (Трудно быть Богом) *****

L'année 2013 fut une moisson décevante pour le cinéma russe. Heureusement, 2014 commence sur les chapeaux de roue avec Dur d'être Dieu, un époustouflant chef d'oeuvre. Quoique le lien entre 2014 et le dernier film d'Alexeï Guerman soit ténu. En effet, le projet date de 1968, quand Guerman et Boris Strougatski (auteur du roman du même nom) sont tombés d'accord pour travailler ensemble sur l'adaptation. Il est vite apparu évident qu'une observation aussi crue et radicale du totalitarisme ne pourrait être réalisée en URSS. Le projet n'a redémarré qu'en 1999 (entre temps, Svetlana Karmalita avait remplacé Strougatski pour la coécriture du scénario), avec un tournage qui a duré sept ans (de 2000 à 2006) suivit de six longues années de post-production. Guerman est mort il y a exactement un an, épuisé par une longue maladie et par le travail titanesque effectué autour de son dernier film, qui est certainement la toile la plus longuement et impatiemment attendue des vingt dernières années.

S'il est dur d'être Dieu, regarder trois heures du film n'est pas non plus tâche aisée. Ce sont trois heures éprouvantes passées à partager le profond pessimisme de Guerman. Le réalisateur nous plonge dans un décor médiéval hyperréaliste, d'où ressortent une foule de détails pénibles et répugnants. Boue, sang, excréments, pluie, déchets, entrailles occupent la majeure partie de l'écran et du temps. Il est dur d'être Dieu - et spectateur - face à une humanité régressive, tout entière voracement occupée à son autodestruction. 

Guerman n'a pas filmé une oeuvre voyeuriste ou macabre. Il a pris un soin extrême aux détails parce qu'il est un perfectionniste de la trempe de Kubrick ou de Bergman. L'objectif est d'éveiller chez le spectateur une réflexion d'ordre philosophique sur la nature de l'homme et d'une série de phénomènes constants dans son histoire : pouvoir, totalitarisme, violence, obscurantisme, imbécilité. Le décor moyenageux est en réalité une limbe intemporelle dont l'humanité est prisonnière. Le moyen-âge existe à l'état latent en chacun de nous. D'où l'horreur d'assister à ce spectacle.

Le film n'indisposera pas le pouvoir actuel, car sa cible est universelle. Il n'y a pas d'allusion directe à la Russie ou à l'URSS, hormis au tout début lorsqu'une voix hors champ caractérise Arkanar (lieu fictif de l'action) comme un territoire ayant tourné le dos à la Renaissance.

Le film est tiré d’un roman des très prolixes frères Strougatski, qui ont déjà inspiré des adaptations à de grands réalisateurs comme Tarkovski, Lopouchanski ou Sokourov. Mais Guerman s’écarte significativement de la perspective humaniste du roman. Au lieu de s’interroger sur le sens moral d’une intervention de l’homme cultivé moderne dans un conflit médiéval extraterrestre, Guerman gomme rapidement la différence entre le premier et les seconds. Ecce homo (ainsi est l’homme), nous dit Guerman, le vernis civilisationnel ne s’écaille que trop vite. La bête en nous se réveille dès que le pouvoir permet de transgresser les règles morales.

Déroutant, unique, tournée en noir et blanc, Dur d'être Dieu ne s'apparente à rien de connu. Il peut évoquer par son message ou sa forme des chefs d'oeuvres comme le Salo de Pier Paolo Pasolini, J’irai comme un cheval fou de Fernando Arrabal, Aguirre la colère de Dieu de Werner Herzog ou Apocalypse now de Francis Ford Coppola. C'est probablement le dernier rejeton du cinéma aventureux et risqué des années 70. 

Dur d'être Dieu continue à hanter la pensée du spectateur longtemps après la projection. Très longtemps. C'est un film qui marque à jamais son spectateur. C'est pourquoi il est d'ores et déjà un film culte. Une pièce de choix dans la mémoire de tout cinéphile.

dimanche 22 décembre 2013

Une longue vie heureuse (долгая счастливая жизнь) seul contre tous ****

Boris Khlebnikov nous emmène de nouveau dans la Russie profonde, coincée entre la misère, la lâcheté et la corruption. Sasha, un jeune entrepreneur honnête, décide d'aider des fermiers contre un investisseur décidé à racheter leurs lopins de terre et les mettre au chômage. Mais tout le monde se débine et Sasha reste seul face aux vautours.


Cinéma social, réalisme, c'est ce que Khlebnikov sait le mieux faire, avec son acteur fétiche Alexandre Yatsenko. Ce dernier joue à merveille, mais ça manque un peu de rythme et d'originalité. Le film a au moins le mérite de parler de vrais problèmes et de dire les choses telles qu'elles sont. C'est émouvant de voir tant d'énergie dépensée pour un cinéma quasiment privé de public.

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Stalingrad (Сталинград) grotesque gâchis *

Je m'attendais à ce que ce soit mauvais et je n'ai pas été déçu. Incapable de lier son "histoire humaine" avec la grande histoire de la bataille, Bondartchouk en est réduit à tout expliquer en voix off avec un ton bouffit de solennité. La musique grandiloquente et omniprésente de Badalamenti  ajoute encore encore de la pompe à se filme qui gonfle, gonfle...

Les dialogues sortent tout droit d'un sitcom, pas un poil de réalisme dans ce film. Personne n'a peur, tout le monde est bien coiffé, ou proprement décoiffé. Les personnages russes sont loyaux, droits et courageux, les soldats allemands sont des pervers. L'épaisseur psychologique des personnages se mesure en nanomètres. Le film démarre avec des soldats soviétiques enflammés (au sens propre) qui se jettent en hurlant sur les lignes nazies, tels des zombies. Pour pallier à l'absence de réalisme, les acteurs sont contraints de hurler et de verser dans l'hystérie pour un oui ou pour un non. Cautères sur une jambe de bois. Bondartchouk use et abuse des effets spéciaux (ralentis, accélérés, etc.) images de synthèse, filtres. Plus m'as-tu vu tu meurs.

Tous les autres films tournés sur Stalingrad, même les mauvais, sont infiniment supérieurs à celui-ci. C'est vraiment triste que les plus gros budgets du cinéma russe aillent précisément aux réalisateurs les plus idiots, vénaux et serviles (Bondartchouk, Mikhalkov, même combat).

Pour ajouter à l'infamie, c'est ce film qui a été choisit pour représenter la Russie aux Oscars (du meilleur film étranger), et qui a bien entendu été éliminé d'entrée.

lundi 9 décembre 2013

Parties intimes (Интимные места) misère sexuelle et cinématographique ***

Tentative d'analyse des problèmes sexuels d'aujourd'hui, ratée car dépourvue d'humour et d'originalité. Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov ont tenté de faire du cinéma d'auteur à l'européenne, mais le traitement reste prévisible et surtout ennuyeux. C'est filmé "à la Zvyaguintsev", c'est à dire lentement, avec des dialogues réduits au minimum, une photographie aussi sombre que possible. Les personnages sont bâtis sur des clichés : psychologue pervers, vieille fille puritaine et obsédée, mari impuissant homosexuel, etc. Faux départ pour les jeunes réalisateurs. C'est par contre joué correctement. Certains rôles exigent beaucoup de nudité, avec des corps forts éloignés des canons esthétiques actuels, et qu'on a peu l'habitude de voir à l'écran. Mais cette audace ne rachète pas le reste. Le film manque du courage nécessaire pour remonter à la source de la misère sexuelle. Dans la lignée des films de von Trier et de "Shame", "Parties intimes" montre le sexe de manière univoque, comme une source de honte, de problèmes, de souffrances. On regrette le cinéma des années 70 (Fellini, Meyer, Visconti, Ferreri, etc), celui de la Movida et de la Perestroïka, qui en disait davantage sur le sexe mais sans le vouer systématiquement aux gémonies.

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dimanche 25 novembre 2012

Духless : libre comme une ordure **

ça commence comme une satire très faux cul de la rapacité capitalistique dans laquelle Moscou se vautre depuis 20 ans. Et ça se termine par notre héros, jeune banquier prometteur, broyé non seulement par l'impitoyable monde matérialiste, mais également au sens propre, dans un camion ordure. Malheureusement, le réalisateur ne trouve pas le courage d'achever son film sur cette trouvaille hilarante, qui aurait en partie racheté le médiocre scénario. Non, il fallait qu'il survive dans la décharge, recevant en plus le message romantique de sa copine révoltée et incarcérée (allusion péniblement lourde à Pussy Riot).
C'est un film hypocrite bien trop obsédé par les marques et le glamour pour avoir sincèrement envie de critiquer le consumérisme. On est assommé de pubs et de clichés dans ce film monté comme un clip, avec tous les emprunts possibles et imaginables aux films américains traitant du même sujet. Tous les poncifs du genre : grosses voitures filmées façon pub, accélérés, ralentis, montage ultra rapide. Écœurant au possible.

Духless est l'adaptation fidèle dans l'esprit d'un bestseller russe remontant à 2005. Le livre était déjà illisible et suintant de cette même critique faux cul des valeurs actuelles.

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Dans la brume (В тумане) mortelle impasse ****

Pour sa troisième fiction (une adaptation de Vassili Bykov), le réalisateur Serguei Loznitsa nous emmène dans le maquis biélorusse, en 1942. Les nazis font une farce macabre à Sushenya en le relâchant alors qu'ils ont pendu ses trois compères publiquement. Sushenya, qui a refusé de collaborer avec les nazis, sait qu'on le regarde désormais comme un pestiféré. Y compris sa femme. 2 maquisards viennent le chercher chez lui pendant la nuit pour le liquider. Il ne résiste pas. Sushenya, se résigne à une fin sordide.

Les films de Loznitsa nous emmènent au fond du désespoir. Ca commence toujours mal, et ça finit dans une apothéose catastrophique (voir Ma Joie). Mais à la différence de son précédent film baigné d'un nihilisme radical, Loznitsa nous montre ici qu'en dépit de la fatalité, certains individus persévèrent à agir selon des principes moraux. Même si cela n'a pas de sens. Autrement dit, l'absurdité du monde est indiscutable. Elle est un fait. Néanmoins il faut vivre et mourir de manière juste. Le peuple traverse la guerre en prenant des coups de tous les côtés. La plupart se comportent comme des merdes ou des lâches, tandis que d'autres continuent dans la probité, ce qui les précipite vers une mort d'autant plus rapide et certaine.

Le film suggère plus qu'il ne dit cette morale. Il n'y a que très peu de dialogues, pas de musique, pas d'artifices. Loznitsa ne cherche pas à construire des montées d'intensité. L'issue est claire dès le début. Les plans sont longs, les pensées se lisent sur les visages des interprètes. La tragédie se noue dans nos têtes. Le spectateur doit tirer les conclusions lui-même.

J'ai vu le film un samedi soir, deux jours après la sortie moscovite. La salle était au deux tiers vide, tandis que des daubes remplissaient les autres salles à raz bord. S'il fallait une preuve supplémentaire de l'absurdité du monde...

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vendredi 2 novembre 2012

Infidélité (Измена 2012) Un soupire de Bergman *****

Le film devait au départ s'appeler "le châtiment". Mais finalement, l'auteur est revenu à l'essentiel. Bouleversé par un cocufiage, qui l'a placé devant un sombre aspect de l'être humain : son altérité ontologique. Vous aimez et vivez avec quelqu'un pendant 10 ans, et un beau jour, vous découvrez qu'il vous trompe et qu'il n'a pas la moindre intention de le reconnaître, de l'avouer, de s'expliquer ou de s'excuser. Le réalisateur Serebrennikov ne cache pas qu'il a trouvé l'inspiration de ce film (qu'il a co-écrit avec Natalia Nazarova) dans sa vie personnelle.
Tout l'intérêt vient de là. Vous êtes tout d'abord trompé, puis vous trompez vous-même. C'est comme une maladie contagieuse. Certains trompent les autres depuis l'enfance, d'autres y cèdent après en avoir été victime. Le film a perdu son nom de "Châtiment" parce qu'il est devenu évident que la tromperie s'est généralisée à tous les protagonistes. Châtier devient absurde. Pas de morale ici, on observe, on cherche à comprendre et on se résigne. Serebrennikov laisse entendre que le cocufiage auquel il a été confronté dans la vraie vie est lié à l'Internet, et donc aux réseaux de rencontre. Il n'en est pas du tout question dans le film, qui ne se perd pas en "comment" et "pourquoi". C'est la conséquence de la tromperie qui l'intéresse.

L'histoire
Un homme (Dejan Lilic) se rend chez le cardiologue (Franziska Petri) pour une consultation de routine. De manière totalement inattendue et avec une totale froideur, elle lui révèle que son mari à elle la trompe avec son épouse à lui. Secoué, il sort de la clinique et échappe de peu à un terrible accident de la route (un 4x4 percute un abribus et tue 4 piétons. Un quadrilatère amoureux se forme, puis un cube...

Le film repose sur les épaules de Franziska Petri, figure bergmanienne : mystérieuse, puissante mais ravagée de l'intérieur. Son long visage et ses yeux en amande, sa beauté diaphane couplée avec une féminité mûre subjuguent et la caméra et le spectateur. Ses traits ne sont pas ordinaires (ma compagne me chuchotait au début du film "mais qu'elle est laide", avant d'admettre à la moitié du film qu'elle avait finit par la trouver ravissante), ni son jeu bien éloigné des excès devenus la règle dans le cinéma russe. Les autres acteurs sont éclipsés, même si leur travail reste tout à fait honorable.

Pas moyen d'éviter la comparaison avec Elena, de Zvyagintsev. La photographie y ressemble étonnamment, jusque dans le choix des décors. L'objectif était identique : ne pas faire le portrait d'une Russie d'aujourd'hui, mais aller à l'universel. Nous sommes de tout évidence dans un décours russe (architecture soviétique de l'hôtel, goût "nouveau russe" des intérieurs, flics"), mais l'accent n'est pas du tout mis sur la spécificité du pays. C'est la duplicité de l'âme humaine qu'on filme avec des longs plans filmés à l'épaule, en très très gros plan. Serebrennikov ne mégote pas quand il s'agit d'intimité. Un grand soin est apporté aux scènes de sexe, sans hypocrisie ni voyeurisme bêtasse. Il y a aussi un peu de Kubrick dans l'utilisation de la musique et les angles de prise de vue extrêmement soignés.

Le film tranche avec les précédentes oeuvres de Serebrennikov (théâtre comme cinéma). Plus un poil d'humour, guère de fantaisie. Même s'il cache mal ses influences, le nouveau cinéma de Serebrennikov indique une évolution maîtrisée et de formidables capacité à dévoiler l'âme humaine. Du grand cinéma.




samedi 13 octobre 2012

4 дня в мае (4 jours en mai, 2011) hérésie au culte patriotique ***

Ils sont dressés sur leurs ergots. Fulminent contre un film présentant l'armée rouge sous un angle peu honorable. Tous les bien-pensants que compte la Russie d'aujourd'hui, enrubannés dans leur Saint-Georges orange marron, versant des larmes de crocodile sur les vétérans de la Seconde Guerre Mondiale (qu'on appelle à Moscou, il est toujours utile de le rappeler, la "Grande Guerre Patriotique"), le doigt sur la couture du pantalon dès qu'un pompeux discours sur ce thème est prononcé par les vaillants chefs guerriers du Kremlin. Les derniers vétérans crèvent dans la misère, mais le culte soviétique, lui, est bien agressivement vivant.
Voilà pour le contexte expliquant la polémique insensée autour de ce modeste film germano-russe , où l'on suit une poignée de soldats de l'Armée Rouge chargés de (l'impossible) mission d'arrêter tout un détachement de la Wehrmacht, au lendemain de la capitulation nazie. Ces derniers n'ont ni envie de combattre, ni envie de se retrouver prisonniers de Staline, pour être envoyer en Sibérie. Ils tentent de rejoindre le Danemark pour y être fait prisonniers par les Américains. Là-dessus, un très antipathique général de l'Armée Rouge survient avec sa division blindée et entreprend de violer quelques filles allemandes dodues, ce qu'un supra vertueux colonel vétéran, commandant la poignée de soldat sus citée, l'empêche de faire. Par la force.
On sait que des centaines de milliers de viols d'allemandes ont été commis par les soldats de l'armée rouge après la capitulation. Que ces crimes ont été couverts par Staline lui-même ("il faut laisser nos soldats se divertir"), refusant d'instaurer dans l'armée triomphante un code de conduite digne vis-à-vis des populations civiles occupées. C'est vrai que les Rouges n'auraient de toute façon jamais pu égaler les Boches en terme d'ignominie, mais en termes moraux, ce crime de Staline a eu de nombreux échos plus tard... c'est un autre sujet.
Toujours est-il que le film a été attaqué de toutes parts non sur ses qualités cinématographiques (modestes, acceptables), mais sur l'absence de "preuve historiques des événements décrits". Un argument pour le moins paradoxal, s'agissant d'une oeuvre de fiction. En outre, il n'y a qu'un seul soldat de l'Armée rouge qui soit antipathique dans le film (un général, il est vrai), tandis que le groupe des huit soldats défendant les civils allemands fait preuve d'héroïsme désintéressé (ils savent que le NKVD leur réserve une place au Goulag). Le comportement très digne du détachement de la Wehrmacht ulcère beaucoup de monde, c'est vrai que c'est un choix controversé, car les faire apparaître uniquement sous un jour positif n'est pas habituel (ni même vraiment justifiable). Après tout, le film ne raconte pas la guerre, mais uniquement les 4 journées qui ont suivies la capitulation, et dans un périmètre précis (la côte balte).
Que dire de l'aspect artistique ? C'est bien joué, réalisé avec précision, de facture traditionnelle. Usage de la musique très bateau. Belle photographie. Jeu inégal des acteurs (Gouskov est bien sûr irréprochable), surtout du côté allemand. Un film qui somme toute ne se justifie qu'à cause d'un trou de mémoire côté russe.

Режиссер: Ахим фон Боррис
Продюсеры: Алексей Гуськов, Олег Степаненко
Сценарий: Ахим фон Боррис, Эдуард Резник
Оператор: Бернд Фишер
В ролях: Алексей Гуськов, Григорий Добрыгин, Андрей Мерзликин, Павел Вензел, Сергей Легостаев

jeudi 11 octobre 2012

Дирижёр (Chef d'Orchestre, 2012) Lounguine s'enfonce dans le pafos ***

Un célèbre chef d'orchestre russe se rend à Jérusalem pour diriger la Passion selon Matthieu (pas celle de Bach, malheureusement) et accessoirement pour y enterrer son fils, qui vient de s'y suicider. Parallèlement, un chanteur du concert drague une touriste blonde qui va périr dans un attentat-suicide.
C'est le 4ème film de suite du formidable Pavel Lounguine... à n'être pas formidable du tout. Il n'y a plus d'humour, plus d'absurde, plus de réalisme. Toutes ces qualités ont été remplacées par une pesante religiosité, tourments de l'âme dostoïevskiens, et une solennité qui était jusqu'à "parents pauvres" totalement absente de son oeuvre. Quel dommage ! Les acteurs sont toujours bien choisis et dirigés, mais on regarde ce film sans plaisir. Mais je garde espoir, je pense qu'il reviendra un jour à l'humour et au réalisme décapant du début de sa carrière.
Et cette musique, sur laquelle est construite le film, la musique exécutée lors du concert de Jérusalem. Cette musique déborde de partout, noie le film du début à la fin dans un gluant et pompeux pastiche de Jean-Sébastien Bach. Le Mitropolite Ilarion est l'auteur de cette nouvelle "passion selon Saint-Matthieu" et c'est vraiment triste. D'être à ce point réactionnaire, laborieux, dépourvu d'imagination. Ce ne sont que des marches harmoniques "à la...", du contrepoint besogneux. Nullissime ! Comment Lounguine a-t-il pu accepter d'utiliser une partition aussi pauvrement imitative du génie de Leipzig ? Il faut vraiment être totalement dépourvu de culture musicale pour ne pas voir l'imposture. Du Bach terne au possible, chanté en russe. Pauvre Russie qu'on force à acclamer des baudruches pareilles. Du faux baroque russe !!! Pas besoin d'être adepte de la secte boulézienne pour être écœuré par la moisissure avancée. C'est du Bach décomposé.

mardi 9 octobre 2012

Бездельники (2011) Jean foutres nostalgiques ***


Бездельники est la première fiction d'Andreï Zaïtsev, jeune réalisateur de documentaires remarqués. Il suit les amours de trois jeunes adultes dans le Moscou des années 2000, le tout bercé par la musique du groupe Kino. Le personnage principal porte une ressemblance très soulignée avec feu Viktor Robertovitch Tsoï, le cultissime chanteur de Kino, fauché en pleine gloire en 1990. Le décalage temporaire semble n'avoir aucune importance pour la jeunesse actuelle, dont la partie la plus romantique connaît par cœur toutes les chansons du groupe.
De là à construire un film sur les chansons de Tsoï, il y a un pas que n'hésitent pas à faire les requins trop heureux de capitaliser sur la création d'autrui. Zaïtsev n'est pas de ceux-là. Son approche sincère et romantique - encore une fois - chercher à recueillir la substantifique moelle d'une génération. Là où le bât blesse, c'est qu'il filme la tragédie amoureuse à la manière d'un documentaire. Il ne parvient pas à construire une tension dramatique On reste le plus souvent au niveau d'un cinéaste amateur filmant ses amis faisant la fête. Il fait trop la fête avec ses amis au détriment du matériau cinématographique. On est ravi que le collectif d'acteurs se soit bien éclaté pendant le tournage, mais une salle de ciné réclame un autre niveau que les pochades de YouTube. Pire, Zaïtsev aime précisément les chansons de Tsoï qui me paraissent être les plus fades (hormis "Maman - Anarchie ; Papa - ballon de rouge"). Il aurait mieux fait de s'inspirer du film éponyme ('Slackers', en anglais) tourné en 1991 par le brillantissime Linklater.

mardi 28 août 2012

Портрет в сумерках (2011) passion crépusculaire ****

Descente aux enfers d'une jeune femme lambda. Dans la Russie d'aujourd'hui. Mépris, vol, viol. Un traumatisme qui ne parvient pas à se transformer en vengeance, et tourne à la passion.

Dans ce "portrait au crépuscule", difficile de ne pas voir, au-delà du drame individuel, un cri de rage contre le délitement social que traverse le pays. Inévitablement, la polémique jaillit : "film anti patriotique". La Russie est dépeinte sous un angle "fin de vie". Rien ne va plus. Rien à quoi se raccrocher.

Il n'y a rien d'invraisemblable dans ce film. On ne peut pas l'attaquer comme un mensonge. On l'attaque parce qu'il ne veut pas donner d'espoir. Or, cette critique vient de personnes attachées au rôle paternalistedu cinéma : il doit prendre le spectateur par la main. Lui parler des problèmes, mais surtout lui montrer la solution.  Ce n'est pas le cas dans ce film. Ici, le ton n'est ni pleurnichard, ni féministe revendicatif. On laisse le spectateur tirer lui-même ses conclusions. C'est bien mieux ainsi.

"Portrait au crépuscule", comme "Mon Bonheur", s'adresse aux adultes. Voici le problème, démerdez-vous. Vous savez ce qui vous reste à faire. Dans l'ambiance patrioticonne actuelle, mettre le doigt là où ça fait mal est déjà suffisamment courageux.

Ce film est le fruit du travail de deux femmes : la veuve du réalisateur Ivan Dykhovitchny (Olga), actrice principale, productrice et auteure de l'idée du film ; et la réalisatrice débutante Angelina Nikonova. Beau travail. Les personnages sont traités dans toute leur complexité, c'est-à-dire sans simplification ni exagération. Olga Dykhovitchnaïa interprète subtilement une psychologue impénétrable à elle-même. Ses yeux fouillent le crépuscule, voient au-delà des apparences, les bords coupants de l'existence.


режиссер Ангелина Никонова
сценарий Ольга Дыховичная, Ангелина Никонова
продюсер Леонид Огарев, Ангелина Никонова, Ольга Дыховичная
оператор Эбен Булл
композитор -
монтаж Елена Афанасьева
жанр драма, мелодрама
сборы в России $154 098
зрители 25.7 тыс.
премьера (РФ) 10 ноября 2011, «КиноБарабан»
релиз на DVD 18 января 2012, «Кармен Видео», ...
время 105 мин. / 01:45

mardi 21 août 2012

Мой папа Барышников (2011) Mon père, c'est Baryshnikov ! ****


Pas de Perestroïka pour Boria, un gamin rêvant de devenir danseur étoile au Bolchoï. Pour l'instant, il est le canard boiteux de sa classe de danse, et la ballerine vedette de l'école, qu'il aime éperdument, l'ignore somptueusement. Alors que tout semble vraiment mal s'engager pour Boria, il s'auto persuade qu'il est le fils de Baryshnikov.
Cette comédie douce-amère recrée l'ambiance frugale et morose de l'ère gorbatchévienne, où les rêves décuplent proportionnellement à la frugalité croissante de l'existence. Les réalisateurs Dmitri Povolotski et Mark Drugoi font passer le message via une voix off : les coups que Boria prend sur la gueule, parfois mérités mais le plus souvent injustes, l'ont sorti de ses rêves et lui ont permit de réussir dans l'ère suivante. On ne l'a pas laissé atteindre l'excellence en matière artistique. Il a développé un talent dans les affaires. S'est payé le Bolchoï. Son nom est finalement sur l'affiche.
En filigrane, une histoire de juif russe, punit d'être "spéculateur", trop malin, trop indépendant, et qui prend sa revanche en devenant oligarque lorsque le régime bascule.
Les amateurs de ballets trouveront certainement une tapée d'imperfections dans les pointes du jeune Dmitri Vyskoubenko, mais son interprétation épate. Il est juste de bout en bout et porte tout le film sur ses frêles épaules.