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vendredi 14 décembre 2012

я тоже хочу Moi aussi je veux... crever de bonheur ****

Alexeï Balabanov nous fait peur : c'est son dernier film. C'est la fin du monde. Le bonheur ? C'est la mort. Le désir conduit à l'anéantissement.

Pour un étranger, Balabanov épouse fidèlement le cliché de l'artiste russe désespéré, volontiers attiré par le surnaturel, et en même temps parfaitement cynique, porté à la satire radicale de la société.

"Je veux aussi", ce sont quatre hommes chaudement habillés accompagnés d'une jeune fille nue. Tous se précipitent vers un bonheur mystérieux, une zone irradiée, dont personne n'est jamais revenu. Tous croient être choisis pour connaître le bonheur, mais seuls quelques uns sont élus. Par qui ? Balabanov ne nous le dira pas. Car ce n'est pas l'objet.

Les personnages incarnent plusieurs archétypes de la Russie d'aujourd'hui : deux bandits, dont un alcoolique, un vieil homme abattu, un artiste taciturne, et une jeune fille improbable (médiocrement interprétée) à la fois comme prostituée et étudiante en philosophie. Ce qui apparaît immédiatement, c'est qu'elle est très malheureuse et naïve. Au point qu'elle n'hésite pas à se dénuder complètement, ni à courir ainsi des dizaines de kilomètres dans la neige, lorsqu'on lui explique que c'est l'unique voie vers le bonheur. Pour le plus grand plaisir des spectateurs, qui vous le savez comme moi, sont au fond des voyeurs sadiques.

Balabanov traite simultanément plusieurs sujets. Premièrement, il s'agit d'une transposition à l'époque moderne de STALKER, le chef d'oeuvre de Tarkovski. L'idée est la même (zone interdite irradiée, phénomène surnaturel), mais les temps ont radicalement changés. L'Etat totalitaire est devenu impuissant : tout le monde peut pénétrer dans la zone. Le stalker a aussi disparu en temps que personnage. Il n'y a pas de guide pour mener les aventuriers. Ceux-ci ne recherchent plus la vérité, ils cherchent le bonheur. Cette quête ne va pas les transformer : ils vont simplement disparaître, de deux manières différentes selon qu'ils soient élus ou non.

La magie a presque disparu. Balabanov veut nous dire quelque chose sur l'église, de pas très agréable, sans doute. Visiblement, il n'est pas doué pour la foi. Il ne croit pas, et s'étonne ((c'est un euphémisme) d'observer la foi chez les autres. Le lieu magique est une église orthodoxe. Oui, mais elle est détruite, et on ne voit pas un seul pope durant tout le film. Ils ont disparu, sont impuissants comme le pouvoir. Ce n'est pas l'église, ni Dieu, que cherchent les gens, c'est le bonheur. La Foi a perdu toute dimension sacrée ou chrétienne. L'église a perdu sa fonction de guide.

Et l'on aperçoit à la fin du film Balabanov, au pied de l'église détruite, qui n'a pas su trouver le bonheur, qui n'est pas élu. Parce qu'il n'arrive pas à croire. Balabanov joue son propre rôle. Il se présente : "réalisateur, membre de l'association internationale des metteurs-en-scène". Puis tombe et meurt. Il a prévenu : c'est son dernier film. Il est malade, ou déprimé, ou las.

On le sent en regardant ce film trop long et qui ne débouche pas sur une réflexion maîtrisée. Balabanov laisse les choses en plan. Avec un tact certain, il suggère au spectateur de développer sa propre réflexion et de tirer les conclusions lui-même. Intention louable, mais on sent aussi qu'il n'a pas suffisamment travaillé les personnages, ni le scénario. Lassitude de la vie ? On reste vraiment sur sa faim parce que les personnages n'ont rien à dire. Les Russes de Balabanov restent bruts de décoffrage, impulsifs, à la limite de l'idiotie et du caricatural, profondément secoués.

La musique est presque aussi envahissante et inutile que dans Kotchegar, son film précédent (un affreux ratage). On ne comprend pas ce qui lui a pris d'inonder les 20 dernières minutes avec des bruitages de film fantastique (sifflements, grondements, hululements) totalement redondants.

Je veux croire que ce n'est pas le dernier film de Balabanov. Je veux croire que le courageux réalisateur de "Grouz 200" guérira de sa maladie ou de sa dépression pour ouvrir les yeux des Russes sur le monde.

Voir la fiche complète sur Kinoglaz

Mise à jour :
Malheureusement, son pressentiment était juste. Balabanov nous a quitté le 18 mai 2013. Il travaillait sur le projet d'un film consacré à la jeunesse de Iossif Vissarionivitch Staline. Titre de travail "Koba" (surnom de jeunesse de Staline). Une terrible perte pour le cinéma russe. C'était un homme aux idées très controversées, mais il avait un courage sans équivalent et des intuitions extrêmement pertinentes.

jeudi 11 octobre 2012

Дирижёр (Chef d'Orchestre, 2012) Lounguine s'enfonce dans le pafos ***

Un célèbre chef d'orchestre russe se rend à Jérusalem pour diriger la Passion selon Matthieu (pas celle de Bach, malheureusement) et accessoirement pour y enterrer son fils, qui vient de s'y suicider. Parallèlement, un chanteur du concert drague une touriste blonde qui va périr dans un attentat-suicide.
C'est le 4ème film de suite du formidable Pavel Lounguine... à n'être pas formidable du tout. Il n'y a plus d'humour, plus d'absurde, plus de réalisme. Toutes ces qualités ont été remplacées par une pesante religiosité, tourments de l'âme dostoïevskiens, et une solennité qui était jusqu'à "parents pauvres" totalement absente de son oeuvre. Quel dommage ! Les acteurs sont toujours bien choisis et dirigés, mais on regarde ce film sans plaisir. Mais je garde espoir, je pense qu'il reviendra un jour à l'humour et au réalisme décapant du début de sa carrière.
Et cette musique, sur laquelle est construite le film, la musique exécutée lors du concert de Jérusalem. Cette musique déborde de partout, noie le film du début à la fin dans un gluant et pompeux pastiche de Jean-Sébastien Bach. Le Mitropolite Ilarion est l'auteur de cette nouvelle "passion selon Saint-Matthieu" et c'est vraiment triste. D'être à ce point réactionnaire, laborieux, dépourvu d'imagination. Ce ne sont que des marches harmoniques "à la...", du contrepoint besogneux. Nullissime ! Comment Lounguine a-t-il pu accepter d'utiliser une partition aussi pauvrement imitative du génie de Leipzig ? Il faut vraiment être totalement dépourvu de culture musicale pour ne pas voir l'imposture. Du Bach terne au possible, chanté en russe. Pauvre Russie qu'on force à acclamer des baudruches pareilles. Du faux baroque russe !!! Pas besoin d'être adepte de la secte boulézienne pour être écœuré par la moisissure avancée. C'est du Bach décomposé.

mardi 9 octobre 2012

Бездельники (2011) Jean foutres nostalgiques ***


Бездельники est la première fiction d'Andreï Zaïtsev, jeune réalisateur de documentaires remarqués. Il suit les amours de trois jeunes adultes dans le Moscou des années 2000, le tout bercé par la musique du groupe Kino. Le personnage principal porte une ressemblance très soulignée avec feu Viktor Robertovitch Tsoï, le cultissime chanteur de Kino, fauché en pleine gloire en 1990. Le décalage temporaire semble n'avoir aucune importance pour la jeunesse actuelle, dont la partie la plus romantique connaît par cœur toutes les chansons du groupe.
De là à construire un film sur les chansons de Tsoï, il y a un pas que n'hésitent pas à faire les requins trop heureux de capitaliser sur la création d'autrui. Zaïtsev n'est pas de ceux-là. Son approche sincère et romantique - encore une fois - chercher à recueillir la substantifique moelle d'une génération. Là où le bât blesse, c'est qu'il filme la tragédie amoureuse à la manière d'un documentaire. Il ne parvient pas à construire une tension dramatique On reste le plus souvent au niveau d'un cinéaste amateur filmant ses amis faisant la fête. Il fait trop la fête avec ses amis au détriment du matériau cinématographique. On est ravi que le collectif d'acteurs se soit bien éclaté pendant le tournage, mais une salle de ciné réclame un autre niveau que les pochades de YouTube. Pire, Zaïtsev aime précisément les chansons de Tsoï qui me paraissent être les plus fades (hormis "Maman - Anarchie ; Papa - ballon de rouge"). Il aurait mieux fait de s'inspirer du film éponyme ('Slackers', en anglais) tourné en 1991 par le brillantissime Linklater.