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jeudi 4 janvier 2018

Une femme douce (Кроткая) ... dans un monde de brutes ****

La colère de Sergueï Loznitsa ne connaît aucun répit. Rossia Matouchka en prend de nouveau pour son grade.

Krotkaïa (une femme douce, très librement adapté de la nouvelle de Dostoïevsky) ne se résigne pas à son triste sort. Lorsque le colis qu'elle a envoyé à son mari emprisonné lui revient sans explication, elle décide d'entreprendre un long voyage pour porter ce colis jusqu'à la prison. Voyage non-initiatique, semé d'embûches kafkaïennes et de personnages cauchemardesques. La Russie provinciale contemporaine y est une vallée de larmes. Vulgarité, bêtise, méchanceté, ignorance.

Loznitsa, comme Zviaguintsev, décrit l'effondrement moral de la Russie. Avec moins de subtilité, cependant. Il force le trait par rapport à "Ma Joie" (2010), qui traitait du même sujet sous la forme d'un road-movie. Dans Krotkaïa, Loznitsa fait le chemin inverse : de la province profonde vers une ville moyenne, où "la prison est notre tout, c'est elle qui nous nourrit". Il démontre sans peine que les murs de la prison s'étendent bien au-delà des murs physiques. La "zone" est dans les têtes, elle est constitutive de la pensée. Si bien que l'ultime institution supposée apporter de l'aide à Krotkaïa - la "défenderesse des droits humains", sous ses aspects de juste persécutée, s'avère factice. Le mal est si profondément enraciné qu'il n'y a pas d'autre salut qu'en soi-même. À la différence de Zviaguintsev dans "Faute d'amour", Loznitsa tue l'espoir. Il est à deux doigts d'essentialiser la Russie et les Russes, de les assimiler à l'enfer. Seule Krotkaïa porte en elle une force positive, laquelle n'est pas explicitée : amour, devoir, solidarité, persévérance ?

Naturellement, le film n'a pas reçu un kopeck de Russie et sa sortie en salle fut confidentielle ($6800 de recettes selon Kinopoisk).

Fiche technique du film

dimanche 25 novembre 2012

Dans la brume (В тумане) mortelle impasse ****

Pour sa troisième fiction (une adaptation de Vassili Bykov), le réalisateur Serguei Loznitsa nous emmène dans le maquis biélorusse, en 1942. Les nazis font une farce macabre à Sushenya en le relâchant alors qu'ils ont pendu ses trois compères publiquement. Sushenya, qui a refusé de collaborer avec les nazis, sait qu'on le regarde désormais comme un pestiféré. Y compris sa femme. 2 maquisards viennent le chercher chez lui pendant la nuit pour le liquider. Il ne résiste pas. Sushenya, se résigne à une fin sordide.

Les films de Loznitsa nous emmènent au fond du désespoir. Ca commence toujours mal, et ça finit dans une apothéose catastrophique (voir Ma Joie). Mais à la différence de son précédent film baigné d'un nihilisme radical, Loznitsa nous montre ici qu'en dépit de la fatalité, certains individus persévèrent à agir selon des principes moraux. Même si cela n'a pas de sens. Autrement dit, l'absurdité du monde est indiscutable. Elle est un fait. Néanmoins il faut vivre et mourir de manière juste. Le peuple traverse la guerre en prenant des coups de tous les côtés. La plupart se comportent comme des merdes ou des lâches, tandis que d'autres continuent dans la probité, ce qui les précipite vers une mort d'autant plus rapide et certaine.

Le film suggère plus qu'il ne dit cette morale. Il n'y a que très peu de dialogues, pas de musique, pas d'artifices. Loznitsa ne cherche pas à construire des montées d'intensité. L'issue est claire dès le début. Les plans sont longs, les pensées se lisent sur les visages des interprètes. La tragédie se noue dans nos têtes. Le spectateur doit tirer les conclusions lui-même.

J'ai vu le film un samedi soir, deux jours après la sortie moscovite. La salle était au deux tiers vide, tandis que des daubes remplissaient les autres salles à raz bord. S'il fallait une preuve supplémentaire de l'absurdité du monde...

Fiche complète sur kinoglaz

dimanche 21 novembre 2010

Счастье моё / Ma Joie (2010) Au coeur des ténèbres *****


  • Drame de Sergueï Loznitsa, avec Виктор Немец, Владимир Головин et Ольга Шувалова
Difficile de donner une image plus sombre de la Russie. Un mystérieux passager prend place aux côté d'un camionneur (notre personnage principal) et lui raconte les circonstances dans lesquelles il a perdu son identité. A partir de là, notre camionneur et sa cargaison vont de déboires en déboires, s'enfonçant dans le bourbier russe, comme si une malédiction pesait sur cette terre et sur ces hommes.

Ma joie démarre comme un road movie, mais le camion s'enlise rapidement dans les marécages. Des personnages sinistres et maléfiques monopolisent la caméra et mettent en pièce tout espoir.



Sergueï Loznitsa est un documentariste de nationalité ukrainienne. Ma Joie est sa première fiction. Le film a été remarqué par les critiques dans plusieurs festivals (Kinotavr et Rotterdam). C'est indéniablement un bon film qui va à contre courant des efforts russes pour améliorer l'image du pays. Tous les clichés y passent : criminalité omniprésente, pauvreté  obscène de la Russie profonde, corruption totale des forces de l'ordre, prostitution des jeunes filles, absence de compassion et de solidarité... pas un pour racheter l'autre. Sont-ce réellement des clichés ? "C'est exagéré, tout est exagéré" me dit ma compagne moscovite, qui n'a guère arpenté la Russie profonde (gloubina). Loznitsa aura du mal à trouver des fonds en Russie ou en Ukraine pour tourner des films, et il a fait preuve d'un certain courage pour monter ce film d'une noirceur comparable seulement à Grouz 200 de Balabanov. Qu'importe, il aura des financements européens, car son talent est indéniable pour élever un destin tragique au rang de fable. La critique sociale explose aux yeux du spectateur. C'est un film moraliste, à l'inverse de Twentynine Palms auquel il ressemble, du moins par sa fin. Les deux flashbacks dans le passé stalinien du pays indiquent clairement au spectateurs où se trouvent, selon Loznitsa, les racines du mal. En revanche, rien n'indique l'existence d'une quelconque possibilité de guérison.

C'est un film terrifiant. Tout est absolument réel, familier à ceux qui connaissent le pays. Ma Joie serait à la Russie rurale ce que les Dents de la Mer sont aux plages de Floride si le pays avec un tant soit peu d'attrait pour les touristes. Mais seule une poignée de secoués comme moi ressentent le besoin de s'aventurer au-delà du périphérique de Moscou.