Affichage des articles dont le libellé est cinéma d'auteur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est cinéma d'auteur. Afficher tous les articles

vendredi 5 juin 2015

Sous les nuages électriques (Под электрическими облаками) 2015 *****

Nous sommes en 2017. Quelque chose cloche sévèrement. Les personnages flottent dans une réalité bizarre. Le pays semble au point mort. La guerre est au coin de la rue, mais on n’entent pas encore son vacarme. Nous nous trouvons sur un territoire post-soviétique, mais difficile de dire avec certitude qu’il s’agit de la Russie. On parle bien russe, et les statues de Lenine tiennent encore debout. Mais on sent qu’il risque de chuter une seconde fois. 



“Sous les nuages électriques” est une réflexion en six tableaux d’Alexeï Guerman Jr, l’un des cinéastes russes les plus intéressants et originaux de sa génération. Le film est inracontable. Il n’y a pas de trame, plutôt des personnages-symboles évoluant dans un univers quasi onirique. Les personnages paraissent symboliser des états d’esprits, des étapes dans la croissance d’un individu, plutôt que des personnes réellement distinctes les unes des autres. 

Un oligarque est mort, laissant inachevée un gratte-ciel qu’il voyait comme le projet d’une vie. Ses enfants observent, désemparés, les vautours voler en cercle autour de la réalisation paternelle. Un travailleur immigré ne parlant pas le russe cherche quelque qui puisse réparer son magnétophone. Autour, on tue, on s’ennuie, on se drogue, on rêve ou on s’échappe dans une reconstitution de bataille moyenâgeuse. 




On sent bien sûr l’influence de Guerman senior dans ce language cinématographique. Mais Junior a déjà formé son propre style il y a une décennie, et il progresse rapidement. Le film devait sortir en 2013, mais la longue maladie du père a obligé le fils a travailler d’arrache-pied pour finir “Difficile d’être Dieu”, sorti l’année dernière. “Sous les nuages électriques” devrait être la dernière co-production russo-ukrainienne pour longtemps. Junior a expliqué qu’une bonne partie de son équipe ukrainienne est partie combattre sur le front à la fin du tournage.

mardi 20 janvier 2015

Léviathan (Левиафан) *****

Léviathan, une "courageuse dénonciation du régime Poutine" ou une "contrefaçon opportuniste et russophobe pour les besoins de l'Occident" ? La critique sévère portée par le réalisateur Zvyagintsev sur la Russie actuelle ancre solidement le film dans le champ politique.



C'est comme un écho à la performance de Pussy Riot dans la cathédrale du Christ Saint Sauveur, citée à deux reprises dans le film. Le haut clergé orthodoxe est décrit comme un rouage du pouvoir, un outil et un complice de la corruption totale sévissant dans la province.


"Le pouvoir vient de Dieu", tonne le hiérarque de l'église jouant un rôle pivot dans la narration.
Le sermon du même homme, à la fin du film, est le moment le plus pénible. Car il révèle le mécanisme de pensée à l'oeuvre aujourd'hui. Une pensée archaïque, profondément antidémocratique.
Tourné près de Kirovsk, dans la péninsule de Kola, Léviathan est un film profondément pessimiste. Il suggère un désastre imminent et inéluctable, car aucune force n'est capable ou même ne veut s'opposer à la corruption totale.

mercredi 12 février 2014

L'éternel retour (Вечное возвращение) ****

Kira Mouratova réalise un film construit sur une succession de sketches. Ce sont, semble-t-il, des extraits de castings avec différentes combinaisons de couples. Parfois entrecoupés d'un dialogue dans un cinéma entre un producteur et un monteur ayant hérité des rushes d'un film inachevé par un réalisateur décédé. Rejoints ensuite par une scénariste. Il s'agit d'une réflexion sur le cinéma. Un faux "making of" d'un film fictif.

Il est fort distrayant de lire les commentaires furieux de spectateurs du film attirés par les grands noms à l'affiche (Tabakov, Litvinova, Makovietsky, Demidova). Perdus devant ce film plein de répétitions et à la structure non narrative, ils se sont emmerdés comme des rats morts. Ils n'ont rien compris. Mais pour qui connaît le travail de Mouratova et l'apprécie, point de surprise.

La réalisatrice ukrainienne utilise ses acteurs fétiches et jongle avec eux, démontrant les possibilités infinies de la mise en scène et des interprétations par de grands acteurs. C'est une mise en abysse magistrale et pleine d'humour.

lundi 9 décembre 2013

Parties intimes (Интимные места) misère sexuelle et cinématographique ***

Tentative d'analyse des problèmes sexuels d'aujourd'hui, ratée car dépourvue d'humour et d'originalité. Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov ont tenté de faire du cinéma d'auteur à l'européenne, mais le traitement reste prévisible et surtout ennuyeux. C'est filmé "à la Zvyaguintsev", c'est à dire lentement, avec des dialogues réduits au minimum, une photographie aussi sombre que possible. Les personnages sont bâtis sur des clichés : psychologue pervers, vieille fille puritaine et obsédée, mari impuissant homosexuel, etc. Faux départ pour les jeunes réalisateurs. C'est par contre joué correctement. Certains rôles exigent beaucoup de nudité, avec des corps forts éloignés des canons esthétiques actuels, et qu'on a peu l'habitude de voir à l'écran. Mais cette audace ne rachète pas le reste. Le film manque du courage nécessaire pour remonter à la source de la misère sexuelle. Dans la lignée des films de von Trier et de "Shame", "Parties intimes" montre le sexe de manière univoque, comme une source de honte, de problèmes, de souffrances. On regrette le cinéma des années 70 (Fellini, Meyer, Visconti, Ferreri, etc), celui de la Movida et de la Perestroïka, qui en disait davantage sur le sexe mais sans le vouer systématiquement aux gémonies.

Fiche complète sur Kinoglaz

dimanche 10 février 2013

Vivre (Жить) Sigarev sous le sable ****

Pure Чернуха (noirceur). Tendance qu'ont certains auteurs russes à illustrer les aspects les plus sombres de l'existence de leurs concitoyens. A l'instar de Ma Joie ou de Portrait au crépuscule, La vie est un cauchemar une plontée dans le malheur et le désespoir.

Dans un coin de Russie provinciale, trois individus fragiles sont confrontés, dans trois narrations parallèles, à la mort de leurs proches. Une jeune femme perd l'homme qu'elle vient d'épouser. Il est battu à mort sous ses yeux dans un train de banlieue. Une mère luttant contre alcoolisme perd définitivement ses deux filles jumelles (qui ont été confiées aux services sociaux) dans un accident de la route. Un petit garçon élevée par une mère qui le déteste, apprend que son père est mort. Chacun à sa manière refuse d'accepter la réalité, un peu comme dans "Sous le sable" de François Ozon. Mais nous nous trouvons en Russie, et le deuil n'est pas atténué par des aides psychologiques ou le confort matériel bourgeois. Le deuil est au contraire rendu plus pénible par la rudesse de l'entourage, le dénuement et la laideur de l'environnement.


Sigarev signe avec La vie son second long métrage après Toupie. La structure est plus complexe, la narration mieux maîtrisée, mais le style reste identique. Une profonde sympathie pour des personnages simples aux motivations évidentes, englués dans des situations atroces. Des plans longs, une musique atmosphérique (arpèges balayés à la guitare électrique), des dialogues peu fréquents mais soigneusement écrits (Sigarev est un dramaturge reconnu).

Observateur étranger, je suis confronté à un dilemme : soit je râle contre un cinéma russe obsédé par la noirceur, soit je loue le réalisme sans concession du réalisateur et passe moi-même pour un thuriféraire du "peu patriote" Sigarev. Bien sûr que la Russie dépeinte dans ce film n'est qu'une des réalités russes. Une partie du pays vit dans un univers totalement séparé, dans un confort matériel qui n'a rien à envier à l'Occident. Mais La vie apporte le signe rassurant que les artistes russes n'oublient pas leurs concitoyens restés le cul dans la boue (et ils sont très nombreux). Personne n'accuse les réalisateurs Jacques Audiart ("un Prophète") ou Harmony Korine ("Gummo") de couvrir de boue leur patrie, une accusation qui fuse vite ici dès qu'un auteur explore la Noirceur. Il se trouve que la Noirceur inspire les meilleures oeuvres du cinéma russe depuis vingt ans.

vendredi 31 août 2012

Волчок (2009) Le Nouveau Drame se penche sur l'enfance - ****

Surnommée 'Toupie' par sa mère - perpétuellement absente - une gamine grandit dans l'isolation et la souffrance. Elle est toute entière définie par ce manque d'affection maternelle. Elle tourne, tourne, prisonnière d'une spirale de malheurs. Victime d'un sort ingrat, la mère se venge sur sa petite fille, qu'elle ne supporte pas. Elle lui refuse la moindre marque d'affection, la pousse sciemment vers un destin tragique.

Yana Troïanova joue de manière convaincante la mère brutale, égoïste et alcoolique de 'Toupie'. Son personnage est infiniment réaliste. C'est la province russe, désespérante, abandonnée des Dieux.  Troïanova est dirigée par son mari, Vassili Sigarev, connu pour faire partie du Nouveau Drame, ce courant théâtrale focalisé sur la Russie d'Aujourd'hui, qui en parle sans fard, avec un réalisme passionné. Sigarev reste fidèle au principe du Nouveau Drame : le langage est châtié, les dialogues ne sont pas soignés, embellis : ils sont brut de décoffrage. Pas d'explications, pas de morale, la vie de Toupie est narrée de son point de vue, avec parfois la voix off de Toupie devenue adulte, jetant un regard sur son enfance (avec la voix de Yana Troïanova...).

La caméra de Sigarev ne tremble pas, n'utilise pas de procédés stylistiques empruntés à tel ou tel courant cinématographique. Il semble uniquement préoccupé par la narration la plus subjective possible de cet enfant à moitié abandonné (à moitié seulement... notez que 'Волчок' désigne à la fois la toupie et le chien-loup... la gamine est à moitié apprivoisée seulement).

mardi 28 août 2012

Портрет в сумерках (2011) passion crépusculaire ****

Descente aux enfers d'une jeune femme lambda. Dans la Russie d'aujourd'hui. Mépris, vol, viol. Un traumatisme qui ne parvient pas à se transformer en vengeance, et tourne à la passion.

Dans ce "portrait au crépuscule", difficile de ne pas voir, au-delà du drame individuel, un cri de rage contre le délitement social que traverse le pays. Inévitablement, la polémique jaillit : "film anti patriotique". La Russie est dépeinte sous un angle "fin de vie". Rien ne va plus. Rien à quoi se raccrocher.

Il n'y a rien d'invraisemblable dans ce film. On ne peut pas l'attaquer comme un mensonge. On l'attaque parce qu'il ne veut pas donner d'espoir. Or, cette critique vient de personnes attachées au rôle paternalistedu cinéma : il doit prendre le spectateur par la main. Lui parler des problèmes, mais surtout lui montrer la solution.  Ce n'est pas le cas dans ce film. Ici, le ton n'est ni pleurnichard, ni féministe revendicatif. On laisse le spectateur tirer lui-même ses conclusions. C'est bien mieux ainsi.

"Portrait au crépuscule", comme "Mon Bonheur", s'adresse aux adultes. Voici le problème, démerdez-vous. Vous savez ce qui vous reste à faire. Dans l'ambiance patrioticonne actuelle, mettre le doigt là où ça fait mal est déjà suffisamment courageux.

Ce film est le fruit du travail de deux femmes : la veuve du réalisateur Ivan Dykhovitchny (Olga), actrice principale, productrice et auteure de l'idée du film ; et la réalisatrice débutante Angelina Nikonova. Beau travail. Les personnages sont traités dans toute leur complexité, c'est-à-dire sans simplification ni exagération. Olga Dykhovitchnaïa interprète subtilement une psychologue impénétrable à elle-même. Ses yeux fouillent le crépuscule, voient au-delà des apparences, les bords coupants de l'existence.


режиссер Ангелина Никонова
сценарий Ольга Дыховичная, Ангелина Никонова
продюсер Леонид Огарев, Ангелина Никонова, Ольга Дыховичная
оператор Эбен Булл
композитор -
монтаж Елена Афанасьева
жанр драма, мелодрама
сборы в России $154 098
зрители 25.7 тыс.
премьера (РФ) 10 ноября 2011, «КиноБарабан»
релиз на DVD 18 января 2012, «Кармен Видео», ...
время 105 мин. / 01:45

dimanche 15 juillet 2012

Сказка про темноту Un conte sur l'obscurité (2009), ***

Angelina, célibataire autour de la trentaine, prend conscience d'un grand vide dans sa vie. A Vladivostok, où elle travaille dans la police, les hommes, lorsqu'ils cherchent sa compagnie, ne font aucun effort pour lui être agréable. Elle est bien trop raffinée pour eux, et semble destinée à devoir rester jeune fille. Lorsqu'un petit garçon maltraité qui lui est confié momentanément lui tout-de-go "tu n'est qu'une vieille idiote", elle réalise que c'est à elle de changer quelque chose dans son attitude. Mais la glace autour de son coeur ne veut pas fondre. Les hommes restent toujours aussi vulgaires. Elle elle s'adresse à sa mère "mais quand donc les ténèbres vont-ils s'éclaircir?"

Un filme triste, peu de dialogues. Désespérant de bout en bout. On aimerait bien la voir se dérider, s'égailler, mais elle tombe sur des hommes répugnants. C'est sans issue, typiquement russe comme approche !

vendredi 20 janvier 2012

Generation П (Guinzburg) retrosatire ****


Viktor Guinzburg a mis une décennie pour adapter l'inadaptable, c'est à dire le roman "Génération P" de Viktor Pelevine. Il s'en sort bien, car le film est regardable, C'est véritablement un exploit de parvenir à mettre en image les délires mystico philosophiques de Pelevine sans sombrer dans le ridicule. C'est aussi infaisable que d'adapter le "Maître et Marguerite" de Boulgakov. Malgré tout, il y a des trouvailles visuelles intéressantes, une bande son très adaptée, et une profusion d'acteurs donnant tout ce qu'ils peuvent pour sauver ce film de l'enlisement. A voir pour la reconstitution à tantôt délirante, tantôt réaliste des folles années 90. Et pour comprendre la rapacité des années 2000.

jeudi 8 décembre 2011

Un festival de Honfleur 2011 très composite

Pour la 19ème édition du festival, sa présidente Françoise ­Schnerb a récupéré l’un des films russes couronnés dans un grand festival international : Elena ­
d’Andreï Zviaguintsev, prix spécial du jury à Cannes, qui sort prochainement dans les ­salles françaises.

Outre cette grande réalisation, le festival permet de découvrir des auteurs encore méconnus en Europe, à travers une sélection très composite de films récents. Huit d’entre eux seront en compétition dans la sélection principale. On retiendra notamment Gromozeka, où Vladimir Kott met en scène trois amis qui, la quarantaine atteinte, perdent prise sur leur entourage immédiat et leur destin dans ce film sombre et émouvant. On frôle le misérabilisme et la surenchère dramatique, mais la veine réaliste reste la plus forte et sauve l’œuvre.

Bedouin, d’Igor Volochine, suit une mère cherchant par les moyens les plus désespérés à sauver sa fille atteinte de leucémie. « Les jeunes aiment les vam­pires. C’est un thème immortel, mais surtout très actuel », commente le réalisateur.

Moins courageuse, Avdotia Smirnova filme dans Deux jours une comédie politiquement correcte où un haut fonctionnaire au cœur sensible (joué par Fiodor Bondartchouk) est aux prises avec un méchant gouverneur régional caricatural, inculte et pressé de s’enrichir. Une fable destinée à rassurer le peuple sur le fait qu’il est dirigé par un bon tsar (Bondartchouk est encarté chez Russie Unie, le parti de Poutine), lequel va bientôt réaliser qu’il est entouré d’ignobles boyards.

Autre film féminin, Portrait au crépuscule , d’Angelina Nikonova, lui aussi sera diffusé dans les salles françaises prochainement. Un viol suivit d'une descente aux enfers envoie valdinguer les repères de Marina, ­épouse ennuyée. Plongée dans état dépressif, elle bascule brutalement dans une autre relation dangereuse. Un sujet déjà très exploré, mais décliné avec talent dans les lignes moralement mouvantes de la Russie contemporaine.

Retour en «A» (c’est-à-dire dans ce pays maudit qu’est l’Afghanistan). C’est le vieux syndrome de la guerre ratée porté à l’écran comme les Américains l’ont fait avec le Vietnam. Un film d’aventure et de guerre selon la formule consacrée : un peu superficiel mais de bonne facture... et qui n’encombrera pas la mémoire.

Après les femmes et la guerre, il ne manquait que l’argent (Bablo, de Konstantin Bouslov - voir plus bas) pour compléter le tableau. Bouslov revisite le thème de la mallette d’un million de dollars disparue et convoitée par plusieurs gangs de truands et de flics ripoux. Bien ficelé, ce film donne cependant une image puissamment négative de la Russie actuelle, car on n’y trouve pas un seul personnage positif. Sa noirceur mo­rale extrême fait écho à celle de Mon bonheur de Sergueï Loznitsa, déjà présenté au festival de Honfleur.

Елена (Elena) Descente réaliste ****

Heureusement qu'il existe, ce Zvyagintsev, pour remonter le niveau du cinéma russe cette saison. Elena marque un changement de ton dans l’œuvre du cinéaste. On revient en Russie, la vraie Russie d'aujourd'hui, celle, urbaine, de Moscou, avec une problématique sociale et une peinture crue des rapports humains. Ce n'est pas un beau tableau.

Elena la cinquantaine, épouse de Vladimir, homme fortuné et en mauvaise santé, et subvient aux besoin de la famille de son fils Sergueï, qu'elle a eu d'un précédent mariage. Vladimir s'irrite d'entretenir à travers Elena Sergueï, dépeint comme un homme veule et fainéant. Pivot du film, Elena défend les intérêts de son descendant avec tant de pugnacité qu'elle va jusqu'à commettre l'irréparable.

Terminé les long travelings, les paysages. Le rythme reste lent, la photographie extrêmement soigné et dans les tons sombres des films précédents. On reste presque tout le temps enfermé dans un appartement au design moderne et impersonnel, évoquant une suite de Radisson. Un appartement très peu russe, très peu "nouveau russe". Mais la Russie apparait dans toute sa décadence à travers la désolante situation de Sergueï et son voyou de fils. Les hommes n'ont rien de réjouissant, ils exploitent les femmes en tout. Elena occupe le rôle de servante et non d'épouse. Femme russe archétypale, elle accepte sans moufter, encaisse, mais manifeste une volonté de fer. Elle mène la barque dans cette pièce de théâtre admirablement "cinématisée" par le cadrage léché et les prises de vue aux angles inhabituels. Zvyagintsev montre avec Elena qu'il peut travailler dans des registres divers tout en gardant un style parfaitement personnel.

dimanche 20 février 2011

Овсянки - Le dernier voyage de Tania (2010) sombre mystification ****


Deux hommes, un mari et un amant rêvé, enterrent Tania selon un rite ancestral imaginaire. On ignore les raisons de la mort de Tania, mais on apprend les détails de la passion du mari pour la rondelette et féminine Tania. Tous trois vivaient dans la ville industrielle de Neïa, Nord de la Russie. Le rite les fait quitter cette ville à tout jamais.
Ce sombre road movie (très à la mode en ce moment de tourner des road movies... certainement depuis que tous les russes peuvent s'acheter une bagnole) plonge le spectateur dans les frigides paysages du Nord, forêts, lacs, rivières, églises pointant leurs clochers abîmés dans la brume. Et surtout dans les cerveaux à moitié gelés de deux hommes russes, l'un retourné par la mort de son épouse, l'autre qui revit la mort de son père. Les émotions restent enfouies, leurs actes modérément rationnels.
C'est évidemment un très beau film, méditatif, sur le sens des traditions et l'attachement qu'on a pour elles, fussent-elles totalement archaïques ou imaginaires. Film sur le deuil et le retour à la vie, sur le désir d'immortalité, et sur le fossé abyssal entre les méandres de l'âme russe et la terrible banalité du monde matériel (intéressant voyage dans un caddie d'Auchan).
On reste quand même dans la catégorie des films d'auteur modestes. Pas de volonté de mettre en cause l'ordre, pas de grandes ambitions, pas de claques assenées à droite à gauche. Surtout un magnifique travail d'opérateur, qui a été remarqué et récompensé à Venise.

dimanche 21 novembre 2010

Счастье моё / Ma Joie (2010) Au coeur des ténèbres *****


  • Drame de Sergueï Loznitsa, avec Виктор Немец, Владимир Головин et Ольга Шувалова
Difficile de donner une image plus sombre de la Russie. Un mystérieux passager prend place aux côté d'un camionneur (notre personnage principal) et lui raconte les circonstances dans lesquelles il a perdu son identité. A partir de là, notre camionneur et sa cargaison vont de déboires en déboires, s'enfonçant dans le bourbier russe, comme si une malédiction pesait sur cette terre et sur ces hommes.

Ma joie démarre comme un road movie, mais le camion s'enlise rapidement dans les marécages. Des personnages sinistres et maléfiques monopolisent la caméra et mettent en pièce tout espoir.



Sergueï Loznitsa est un documentariste de nationalité ukrainienne. Ma Joie est sa première fiction. Le film a été remarqué par les critiques dans plusieurs festivals (Kinotavr et Rotterdam). C'est indéniablement un bon film qui va à contre courant des efforts russes pour améliorer l'image du pays. Tous les clichés y passent : criminalité omniprésente, pauvreté  obscène de la Russie profonde, corruption totale des forces de l'ordre, prostitution des jeunes filles, absence de compassion et de solidarité... pas un pour racheter l'autre. Sont-ce réellement des clichés ? "C'est exagéré, tout est exagéré" me dit ma compagne moscovite, qui n'a guère arpenté la Russie profonde (gloubina). Loznitsa aura du mal à trouver des fonds en Russie ou en Ukraine pour tourner des films, et il a fait preuve d'un certain courage pour monter ce film d'une noirceur comparable seulement à Grouz 200 de Balabanov. Qu'importe, il aura des financements européens, car son talent est indéniable pour élever un destin tragique au rang de fable. La critique sociale explose aux yeux du spectateur. C'est un film moraliste, à l'inverse de Twentynine Palms auquel il ressemble, du moins par sa fin. Les deux flashbacks dans le passé stalinien du pays indiquent clairement au spectateurs où se trouvent, selon Loznitsa, les racines du mal. En revanche, rien n'indique l'existence d'une quelconque possibilité de guérison.

C'est un film terrifiant. Tout est absolument réel, familier à ceux qui connaissent le pays. Ma Joie serait à la Russie rurale ce que les Dents de la Mer sont aux plages de Floride si le pays avec un tant soit peu d'attrait pour les touristes. Mais seule une poignée de secoués comme moi ressentent le besoin de s'aventurer au-delà du périphérique de Moscou.

lundi 1 février 2010

Сумасшедшая помощь (2009) Aide de démence ***


Сумасшедшая помощь (2009) de Boris Khlebnikov

Doux, simplet et très fainéant, Evgueni débarque à Moscou de sa Biélorussie tranquille pour gagner un peu d'argent. Des gredins à peine plus intelligents lui subtilisent rapidement téléphone, argent de poche et papiers. Evgueni se résout à dormir sous les ponts, quand vient à son aide un aimable retraité perclus d'idées incongrues. Evgueni trouve un toit grâce à ce vieil homme qui l'a pour toujours perdu (jeu de mots russe, où toit = raison) et partage ses fantaisies avec une totale passivité. Mais la bonté est une chose rarissime à Moscou et l'aide folle ne restera pas impunie...

Khlebnikov défend le cinéma social avec une touche de fantaisie. Mais ça manque de peps, d'humour et, au fond, de délire. On s'ennuie un peu et la fin n'est certainement pas aussi astucieuse qu'elle prétend l'être. Pas un mauvais film, mérite d'y jeter un coup d'oeil, mais on espère que Khlebnikov va un peu muscler ses futurs scénarios.

jeudi 17 décembre 2009

Les films les plus prometteurs de 2010

Mélodie pour Orgue de Barbarie (Мелодия для шарманки) de Kira Muratova. Avec Renata Litvinova et Natalia Buzko, deux actrices fétiches de l'extravagante réalisatrice odessite, qui vient de célébrer son 75ème anniversaire. Le film est achevé, date de sortie inconnue.

Дау d'Ilia Khrjanovsky, réalisateur de l'incroyable "4" (2006)
Ce film actuellement en tournage, serait la biographie romancée de Lev Davidovitch Landau, prix Nobel de Physique 1962 pour ses travaux sur la superfluidité de l'hélium liquide.

Le sourire de Dieu, une histoire odessite (Улыбка Бога, или Чисто одесская история). Une comédie/fantaisie qui saura on l'espère capturer l'humour typique d'Odessa.

Faust d'Alexandre Sokurov. Suite de la série consacrée à la face sombre de l'humanité (Molokh - Hitler, Telets - Lenine, Solntse - Hiro Hito). Faust est achevé, on ignore la date de sortie.

Generation P de Viktor Ginzburg. Une adaptation ultra risquée du fameux roman éponyme de Viktor Pelevine. Le projet d'adaptation traîne depuis des lustres mais il serait désormais fixé sur pelloche et en phase de montage.

La Maison du Soleil de Garik Soukachev
, jusqu'ici connu comme musicien extravagant et fort imbibé. Il s'agit d'un drame psychologique et d'une évocation des hippies soviétiques. Le film est basé sur une nouvelle d'Ivan Okhlobystine et se trouve en phase de montage.

La Face Cachée de la Lune (Обратная сторона Луны), une farce S-F rétrofuturiste avec la découverte d'extra-terrestres sur la lune pendant les jeux olympliques de Moscou de 1980. Avec Vladimir Mashkov et Sergey Garmash.

Soleil Trompeur 2 (déploiement) ; 3 (Citadelle) de Nikita Mikhalkov. Avec Mikhalkov et Menchikov. Déploiement est déjà monté et prévu pour 2010 tandis que la 3ème partie (Citadelle) est actuellement en tournage et devrait sortir en 2011.

mercredi 16 décembre 2009

Korotkoe Zamykanie *****


5 jeunes réalisateurs pètent les plombsTrailers (Трейлеры) & Photos du film (Кадры из фильма)

5 courts métrages, 5 histoires d'amour traitées par 5 jeunes réalisateurs russes grimpant rapidement vers le faîte de leur carrière. Tous possèdent déjà un style extrêmement personnel. Qui a vu leurs films identifie dès les premières scènes leurs auteurs respectifs. Le montage prend soin de placer le générique à la fin de chaque court métrage, permettant ainsi au spectateur de s'exercer à identifier le réalisateur.

Khlebnikov narre l'idylle ratée d'un mélancolique fataliste dans une ambiance prolo et provinciale. Cinéma social, cinéma réaliste et humour désespéré.

Vyrypaïev imagine la vidéo de vacance d'une jeune fille polonaise en week-end à Moscou. Un exercice léger, découverte d'un Moscou estival, absurde, poétique et festif. Un clin d'oeil à l'esprit Russe, qui s'amuse de ne pas être compréhensible par l'étranger.

Bouslov plonge dans le tragique. Un cordonnier sourd-muet écorché vif (au figuré, puis plus tard au sens propre) tombe amoureux d'une paire de guibolles propriétaire des ravissants mocassins blancs qu'il répare. Sa raison se dissolve rapidement dans l'amour à sens unique. C'est noir, intense et bien plus intéressant que les deux premiers long métrages de Bouslov (série des Boomers)...

Guerman, styliste alambiqué, nous entraîne dans un hôpital psychiatrique oublié, délabré, dont l'ambiance désespérante corrompt les esprits au bout de quelques heures. Triste et brumeux comme les rives moldaves du Danube où le film a été tourné.

Serebrennikov réalise un tour de force tragi-comique. Un jeune homme déguisé en crevette pour faire la réclame d'un restaurant décide d'adopter une méthode radicale pour attirer le chalant. Mais en offrant trop d'amour aux passants, il récolte le contraire, avant de découvrir l'amour sous les traits d'une naïade victime d'un autre amour excessif... Bourré de clins d'oeils cinématographiques, littéraires, Serebrennikov termine en beauté la série avec cet exercice de style hilarant.

Filmographie des réalisateurs :
Boris Khlebnikov (Koktebel, Nage libre, Aide de démence)
Piotr Bouslov (Boomer, Boomer 2)
Ivan Vyrypaïev (Euphoria, Meilleur moment de l'année, Antonina s'est retournée, oxygène)
Alexeï Guerman Jr. (dernier train, Garpastum, Soldat de papier)
Kiril Serebrennikov (incarnation de la victime, Raguine, Le jour de Iourev)