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jeudi 6 février 2014

Dur d'être Dieu (Трудно быть Богом) *****

L'année 2013 fut une moisson décevante pour le cinéma russe. Heureusement, 2014 commence sur les chapeaux de roue avec Dur d'être Dieu, un époustouflant chef d'oeuvre. Quoique le lien entre 2014 et le dernier film d'Alexeï Guerman soit ténu. En effet, le projet date de 1968, quand Guerman et Boris Strougatski (auteur du roman du même nom) sont tombés d'accord pour travailler ensemble sur l'adaptation. Il est vite apparu évident qu'une observation aussi crue et radicale du totalitarisme ne pourrait être réalisée en URSS. Le projet n'a redémarré qu'en 1999 (entre temps, Svetlana Karmalita avait remplacé Strougatski pour la coécriture du scénario), avec un tournage qui a duré sept ans (de 2000 à 2006) suivit de six longues années de post-production. Guerman est mort il y a exactement un an, épuisé par une longue maladie et par le travail titanesque effectué autour de son dernier film, qui est certainement la toile la plus longuement et impatiemment attendue des vingt dernières années.

S'il est dur d'être Dieu, regarder trois heures du film n'est pas non plus tâche aisée. Ce sont trois heures éprouvantes passées à partager le profond pessimisme de Guerman. Le réalisateur nous plonge dans un décor médiéval hyperréaliste, d'où ressortent une foule de détails pénibles et répugnants. Boue, sang, excréments, pluie, déchets, entrailles occupent la majeure partie de l'écran et du temps. Il est dur d'être Dieu - et spectateur - face à une humanité régressive, tout entière voracement occupée à son autodestruction. 

Guerman n'a pas filmé une oeuvre voyeuriste ou macabre. Il a pris un soin extrême aux détails parce qu'il est un perfectionniste de la trempe de Kubrick ou de Bergman. L'objectif est d'éveiller chez le spectateur une réflexion d'ordre philosophique sur la nature de l'homme et d'une série de phénomènes constants dans son histoire : pouvoir, totalitarisme, violence, obscurantisme, imbécilité. Le décor moyenageux est en réalité une limbe intemporelle dont l'humanité est prisonnière. Le moyen-âge existe à l'état latent en chacun de nous. D'où l'horreur d'assister à ce spectacle.

Le film n'indisposera pas le pouvoir actuel, car sa cible est universelle. Il n'y a pas d'allusion directe à la Russie ou à l'URSS, hormis au tout début lorsqu'une voix hors champ caractérise Arkanar (lieu fictif de l'action) comme un territoire ayant tourné le dos à la Renaissance.

Le film est tiré d’un roman des très prolixes frères Strougatski, qui ont déjà inspiré des adaptations à de grands réalisateurs comme Tarkovski, Lopouchanski ou Sokourov. Mais Guerman s’écarte significativement de la perspective humaniste du roman. Au lieu de s’interroger sur le sens moral d’une intervention de l’homme cultivé moderne dans un conflit médiéval extraterrestre, Guerman gomme rapidement la différence entre le premier et les seconds. Ecce homo (ainsi est l’homme), nous dit Guerman, le vernis civilisationnel ne s’écaille que trop vite. La bête en nous se réveille dès que le pouvoir permet de transgresser les règles morales.

Déroutant, unique, tournée en noir et blanc, Dur d'être Dieu ne s'apparente à rien de connu. Il peut évoquer par son message ou sa forme des chefs d'oeuvres comme le Salo de Pier Paolo Pasolini, J’irai comme un cheval fou de Fernando Arrabal, Aguirre la colère de Dieu de Werner Herzog ou Apocalypse now de Francis Ford Coppola. C'est probablement le dernier rejeton du cinéma aventureux et risqué des années 70. 

Dur d'être Dieu continue à hanter la pensée du spectateur longtemps après la projection. Très longtemps. C'est un film qui marque à jamais son spectateur. C'est pourquoi il est d'ores et déjà un film culte. Une pièce de choix dans la mémoire de tout cinéphile.

vendredi 8 février 2013

Shopping-Tour : Bouffez du Russe pour $60 000 **

On m'a récemment collé sur la liste des russophobes. Le titre profondément biaisé de ce post permet de justifier cette distinction.

Shopping-Tour (Шопинг-Тур) est une production russe "indépendante" avec un budget minuscule ($60 000). C'est aussi le second long métrage de Mikhaïl Brachinsky, auteur d'un mémorable navet "indépendant" (Gololed, 2002). Les prétentions esthétiques du régisseur ne sont modestes que par leurs moyens. L'ex critique de cinéma s'est rabattu sur le genre gore d'avant-garde.

Shopping-Tour possède un synopsis très simple : un gamin russe de 15 ans se voit offrir par sa mère un téléphone portable (la caméra subjective du film, du début à la fin) et un week-end en Finlande en autobus.
Manque de pot, les Finlandais s'avère être un peuple cannibale dont la tradition est de bouffer au moins un Russe par an.

Brachinsky a sans doute voulu exorciser la peur de ses "simples" compatriotes devant l'étranger, inculqué par des médias d'Etat chargés depuis une dizaine d'année d'imbiber les Russes d'une mentalité de forteresse assiégée. Un court métrage aurait fait l'affaire et permit de concentrer plus efficacement les maigres moyens. Le visionnage du trailer remplacera avantageusement celui du film entier.

vendredi 14 décembre 2012

я тоже хочу Moi aussi je veux... crever de bonheur ****

Alexeï Balabanov nous fait peur : c'est son dernier film. C'est la fin du monde. Le bonheur ? C'est la mort. Le désir conduit à l'anéantissement.

Pour un étranger, Balabanov épouse fidèlement le cliché de l'artiste russe désespéré, volontiers attiré par le surnaturel, et en même temps parfaitement cynique, porté à la satire radicale de la société.

"Je veux aussi", ce sont quatre hommes chaudement habillés accompagnés d'une jeune fille nue. Tous se précipitent vers un bonheur mystérieux, une zone irradiée, dont personne n'est jamais revenu. Tous croient être choisis pour connaître le bonheur, mais seuls quelques uns sont élus. Par qui ? Balabanov ne nous le dira pas. Car ce n'est pas l'objet.

Les personnages incarnent plusieurs archétypes de la Russie d'aujourd'hui : deux bandits, dont un alcoolique, un vieil homme abattu, un artiste taciturne, et une jeune fille improbable (médiocrement interprétée) à la fois comme prostituée et étudiante en philosophie. Ce qui apparaît immédiatement, c'est qu'elle est très malheureuse et naïve. Au point qu'elle n'hésite pas à se dénuder complètement, ni à courir ainsi des dizaines de kilomètres dans la neige, lorsqu'on lui explique que c'est l'unique voie vers le bonheur. Pour le plus grand plaisir des spectateurs, qui vous le savez comme moi, sont au fond des voyeurs sadiques.

Balabanov traite simultanément plusieurs sujets. Premièrement, il s'agit d'une transposition à l'époque moderne de STALKER, le chef d'oeuvre de Tarkovski. L'idée est la même (zone interdite irradiée, phénomène surnaturel), mais les temps ont radicalement changés. L'Etat totalitaire est devenu impuissant : tout le monde peut pénétrer dans la zone. Le stalker a aussi disparu en temps que personnage. Il n'y a pas de guide pour mener les aventuriers. Ceux-ci ne recherchent plus la vérité, ils cherchent le bonheur. Cette quête ne va pas les transformer : ils vont simplement disparaître, de deux manières différentes selon qu'ils soient élus ou non.

La magie a presque disparu. Balabanov veut nous dire quelque chose sur l'église, de pas très agréable, sans doute. Visiblement, il n'est pas doué pour la foi. Il ne croit pas, et s'étonne ((c'est un euphémisme) d'observer la foi chez les autres. Le lieu magique est une église orthodoxe. Oui, mais elle est détruite, et on ne voit pas un seul pope durant tout le film. Ils ont disparu, sont impuissants comme le pouvoir. Ce n'est pas l'église, ni Dieu, que cherchent les gens, c'est le bonheur. La Foi a perdu toute dimension sacrée ou chrétienne. L'église a perdu sa fonction de guide.

Et l'on aperçoit à la fin du film Balabanov, au pied de l'église détruite, qui n'a pas su trouver le bonheur, qui n'est pas élu. Parce qu'il n'arrive pas à croire. Balabanov joue son propre rôle. Il se présente : "réalisateur, membre de l'association internationale des metteurs-en-scène". Puis tombe et meurt. Il a prévenu : c'est son dernier film. Il est malade, ou déprimé, ou las.

On le sent en regardant ce film trop long et qui ne débouche pas sur une réflexion maîtrisée. Balabanov laisse les choses en plan. Avec un tact certain, il suggère au spectateur de développer sa propre réflexion et de tirer les conclusions lui-même. Intention louable, mais on sent aussi qu'il n'a pas suffisamment travaillé les personnages, ni le scénario. Lassitude de la vie ? On reste vraiment sur sa faim parce que les personnages n'ont rien à dire. Les Russes de Balabanov restent bruts de décoffrage, impulsifs, à la limite de l'idiotie et du caricatural, profondément secoués.

La musique est presque aussi envahissante et inutile que dans Kotchegar, son film précédent (un affreux ratage). On ne comprend pas ce qui lui a pris d'inonder les 20 dernières minutes avec des bruitages de film fantastique (sifflements, grondements, hululements) totalement redondants.

Je veux croire que ce n'est pas le dernier film de Balabanov. Je veux croire que le courageux réalisateur de "Grouz 200" guérira de sa maladie ou de sa dépression pour ouvrir les yeux des Russes sur le monde.

Voir la fiche complète sur Kinoglaz

Mise à jour :
Malheureusement, son pressentiment était juste. Balabanov nous a quitté le 18 mai 2013. Il travaillait sur le projet d'un film consacré à la jeunesse de Iossif Vissarionivitch Staline. Titre de travail "Koba" (surnom de jeunesse de Staline). Une terrible perte pour le cinéma russe. C'était un homme aux idées très controversées, mais il avait un courage sans équivalent et des intuitions extrêmement pertinentes.