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jeudi 4 janvier 2018

Une femme douce (Кроткая) ... dans un monde de brutes ****

La colère de Sergueï Loznitsa ne connaît aucun répit. Rossia Matouchka en prend de nouveau pour son grade.

Krotkaïa (une femme douce, très librement adapté de la nouvelle de Dostoïevsky) ne se résigne pas à son triste sort. Lorsque le colis qu'elle a envoyé à son mari emprisonné lui revient sans explication, elle décide d'entreprendre un long voyage pour porter ce colis jusqu'à la prison. Voyage non-initiatique, semé d'embûches kafkaïennes et de personnages cauchemardesques. La Russie provinciale contemporaine y est une vallée de larmes. Vulgarité, bêtise, méchanceté, ignorance.

Loznitsa, comme Zviaguintsev, décrit l'effondrement moral de la Russie. Avec moins de subtilité, cependant. Il force le trait par rapport à "Ma Joie" (2010), qui traitait du même sujet sous la forme d'un road-movie. Dans Krotkaïa, Loznitsa fait le chemin inverse : de la province profonde vers une ville moyenne, où "la prison est notre tout, c'est elle qui nous nourrit". Il démontre sans peine que les murs de la prison s'étendent bien au-delà des murs physiques. La "zone" est dans les têtes, elle est constitutive de la pensée. Si bien que l'ultime institution supposée apporter de l'aide à Krotkaïa - la "défenderesse des droits humains", sous ses aspects de juste persécutée, s'avère factice. Le mal est si profondément enraciné qu'il n'y a pas d'autre salut qu'en soi-même. À la différence de Zviaguintsev dans "Faute d'amour", Loznitsa tue l'espoir. Il est à deux doigts d'essentialiser la Russie et les Russes, de les assimiler à l'enfer. Seule Krotkaïa porte en elle une force positive, laquelle n'est pas explicitée : amour, devoir, solidarité, persévérance ?

Naturellement, le film n'a pas reçu un kopeck de Russie et sa sortie en salle fut confidentielle ($6800 de recettes selon Kinopoisk).

Fiche technique du film

dimanche 15 octobre 2017

Aritmia (Аритмия), mais synchro quand même ***

Oleg boit comme un trou, sape son couple, défie l'autorité, le bon sens : un comportement auto-destructeur dostoïevskien archétypal. Oleg est médecin d'urgence à Yaroslavl, pas un boulot de rêve, mais utile à la société. Au fond, c'est un type bien, donc en décalage avec le reste du monde.
Sur cette trame déjà parcourue en long et en large par une floppée de concitoyens écrivains, dramaturges et cinéastes, Boris Khlebnikov nous dépeint la Russie provinciale contemporaine, comme dans tous ses films précédents. Avec le même acteur principal (Alexandre Yatsenko).
Là dessus, la critique sacre Aritmia "film de l'année", grand prix de Kinotavr et meilleur acteur pour Yatsenko.



Quelque chose m'échappe. Derrière ce banal mélo, aucun portrait global de la Russie, aucune mise en abîme ni arrière-pensée métaphysique, rigoureusement rien qui n'ait déjà été cent fois monté, dit, entendu. Des routes dégueulasses, des automobilistes indifférents ne laissant pas passer l'ambulance ; des parents irresponsables ; un supérieur incompétent, cynique et brutal. On ne voit pas plus loin que le bout du nez d'Oleg. Quelques blagues (les précédens films de Khlebnikov étaient plus cocasses), d'innombrables scènes de beuverie et de gueules de bois tristes. En toile de fond, des hôpitaux proprets (suspicieusement très propres, avec du mobilier neuf, etc). Au fond, le film est parfaitement raccord avec son financeur : le ministère de la culture de la fédération russe. Amen.

mardi 20 janvier 2015

Léviathan (Левиафан) *****

Léviathan, une "courageuse dénonciation du régime Poutine" ou une "contrefaçon opportuniste et russophobe pour les besoins de l'Occident" ? La critique sévère portée par le réalisateur Zvyagintsev sur la Russie actuelle ancre solidement le film dans le champ politique.



C'est comme un écho à la performance de Pussy Riot dans la cathédrale du Christ Saint Sauveur, citée à deux reprises dans le film. Le haut clergé orthodoxe est décrit comme un rouage du pouvoir, un outil et un complice de la corruption totale sévissant dans la province.


"Le pouvoir vient de Dieu", tonne le hiérarque de l'église jouant un rôle pivot dans la narration.
Le sermon du même homme, à la fin du film, est le moment le plus pénible. Car il révèle le mécanisme de pensée à l'oeuvre aujourd'hui. Une pensée archaïque, profondément antidémocratique.
Tourné près de Kirovsk, dans la péninsule de Kola, Léviathan est un film profondément pessimiste. Il suggère un désastre imminent et inéluctable, car aucune force n'est capable ou même ne veut s'opposer à la corruption totale.

dimanche 22 décembre 2013

Une longue vie heureuse (долгая счастливая жизнь) seul contre tous ****

Boris Khlebnikov nous emmène de nouveau dans la Russie profonde, coincée entre la misère, la lâcheté et la corruption. Sasha, un jeune entrepreneur honnête, décide d'aider des fermiers contre un investisseur décidé à racheter leurs lopins de terre et les mettre au chômage. Mais tout le monde se débine et Sasha reste seul face aux vautours.


Cinéma social, réalisme, c'est ce que Khlebnikov sait le mieux faire, avec son acteur fétiche Alexandre Yatsenko. Ce dernier joue à merveille, mais ça manque un peu de rythme et d'originalité. Le film a au moins le mérite de parler de vrais problèmes et de dire les choses telles qu'elles sont. C'est émouvant de voir tant d'énergie dépensée pour un cinéma quasiment privé de public.

Fiche complète sur Kinoglaz

mardi 10 décembre 2013

Le géographe a picolé tout le globe (Географ глобус пропил) ***

Perm, Oural. L'épouse de Victor, une harpie, le quitte pour son meilleur ami. Il n'a pas un sou et s'engage dans l'enseignement, une vraie galère. Prof de géographie, il déteste la classe et s'imbibe de plus en plus. Il touche le fond au cours d'une sortie rafting facultative avec quelques élèves.

Tragicomédie provinciale emmenée par le très populaire acteur Konstatin Khabenski et réalisée par le médiocre Alexandre Veledinski, dont c'est de loin le meilleur film (ses oeuvres passées sont inregardables). On y retrouve une Russie provinciale oscillant entre la vodka et l'ennui, vaudeville et sentimentalisme. Le personnage de Victor est bien sympathique, on compatit aux malheurs qu'il boit jusqu'à la lie. Mais finalement, n'a-t-on pas déjà vu ce film dix fois, cent fois ? Que nous dit-il de nouveau sur la vie, la Russie, aujourd'hui ? Rien. Un moment agréable, sans longueurs, mais sans grandes émotions ni crise d'hilarité. Point de catharsis.



Fiche complète sur Kinoglaz

samedi 30 mars 2013

Pour Marx (За Маркса...) Retour du cinéma politique ***

C'est un thème traditionnel du cinéma politique : une usine, des licenciements, un syndicat indépendant, un patron ignoble, une répression sanglante, un pouvoir complice. Un traitement qu'on n'avait pas vu depuis longtemps sur les écrans russes.

Et ce titre "Pour Marx", promesse de tirades idéologiques. Ce n'est fort heureusement pas le cas. De Marx, il reste la lutte des classes et cette interrogation centrale, verbalisée au milieu du film, par un des personnage principaux : "Le patron et nous, faisons-nous partie du même peuple ?". La question du syndicaliste reste en suspend, mais le film répond clairement " Non !"

Et pourtant... le jeune patron irascible et meurtrier est le fils du gouverneur de la région, un homme fatigué de ses propres péchés, et qui veut renouer avec son premier fils, qu'il a abandonné il y a bien longtemps. Ce fils secret se trouve être le cerveau de la rébellion syndicale. Et donc demi-frère du patron. Et sa victime. D'où cette ambiguïté : unité de famille, mais pas de peuple.



Nous assistons à la démolition physique d'une cellule syndicale par le patron de l'entreprise métallurgique. A coups de revolvers, de couteau, écrasée par un camion. Des éliminations physiques dans la plus parfaite impunité. Tout le monde sait qui est le coupable, mais la réaction de la famille de l'une des victimes est d'agresser un des syndicalistes restant (en le jetant vivant dans une fosse tombale fraîchement creusée). Il ne faut pas ouvrir la boîte de Pandore.

Le film appartient à la catégorie des désespérants. Il m'a fait penser à "Ice" de Robert Kramer (1970), bien qu'il soit dépourvu d'éléments d'avant-garde. Mais l'atmosphère est identique, à cause de la violence implacable de l'oppresseur, de l'impasse et de l'isolement complet où se trouvent rapidement coincés les protagonistes.

La réalisatrice Svetlana Baskova prend bien soin de ne pas faire remonter l'accusation au-delà de la "famille" du gouverneur. Pas d'allusion à Poutine ou au Kremlin. Il s'agit d'une situation archétypale de la Russie de ces 20 dernières années, avec un patron diabolisé et des ouvriers désorganisés par des syndicats collabos. Une seule accusation dépasse le cadre région/usine pour atteindre un plan historique. Le gouverneur est qualifié de traître pour n'avoir pas soutenu le "Putsch de Moscou" des généraux du KGB en août 1991. Signe - mais je peux me tromper - que la réalisatrice regrette profondément la fin de l'URSS. Le titre un peu gratuit du film sonne comme un cri strident d'engagement politique par dessus un film plus discret.

Pour Marx possède d'autres éléments discutables, comme la trop longue tirade d'un des syndicaliste sur le cinéma français de la "Nouvelle Vague". Baskova s'acharne à vouloir nous dépeindre les syndicalistes d'usine comme le sel de la terre, comme la véritable intelligentsia russe, sans réaliser que cette insistance finit par sombrer dans le ridicule.

Et malheureusement, la fin - que je m'abstiens de dévoiler - s'affale dans le grotesque.

Visiblement tourné avec trois bouts de ficelle, Pour Marx est promis à une carrière en salle des plus modestes. Il n'était programmé que dans trois salles moscovites, et dans les trois cas - c'est un comble - sous forme de DVD/projecteur de bureau. Les producteurs n'ont même pas trouvé assez d'argent pour sortir des bobines ! Et pourtant, le film a été projeté dans une dizaine de festivals, dont la Berlinale 2013. Le retour du cinéma politique en Russie se fait donc dans la plus grande discrétion.

Fiche complète du film sur Kinoglaz

dimanche 10 février 2013

Vivre (Жить) Sigarev sous le sable ****

Pure Чернуха (noirceur). Tendance qu'ont certains auteurs russes à illustrer les aspects les plus sombres de l'existence de leurs concitoyens. A l'instar de Ma Joie ou de Portrait au crépuscule, La vie est un cauchemar une plontée dans le malheur et le désespoir.

Dans un coin de Russie provinciale, trois individus fragiles sont confrontés, dans trois narrations parallèles, à la mort de leurs proches. Une jeune femme perd l'homme qu'elle vient d'épouser. Il est battu à mort sous ses yeux dans un train de banlieue. Une mère luttant contre alcoolisme perd définitivement ses deux filles jumelles (qui ont été confiées aux services sociaux) dans un accident de la route. Un petit garçon élevée par une mère qui le déteste, apprend que son père est mort. Chacun à sa manière refuse d'accepter la réalité, un peu comme dans "Sous le sable" de François Ozon. Mais nous nous trouvons en Russie, et le deuil n'est pas atténué par des aides psychologiques ou le confort matériel bourgeois. Le deuil est au contraire rendu plus pénible par la rudesse de l'entourage, le dénuement et la laideur de l'environnement.


Sigarev signe avec La vie son second long métrage après Toupie. La structure est plus complexe, la narration mieux maîtrisée, mais le style reste identique. Une profonde sympathie pour des personnages simples aux motivations évidentes, englués dans des situations atroces. Des plans longs, une musique atmosphérique (arpèges balayés à la guitare électrique), des dialogues peu fréquents mais soigneusement écrits (Sigarev est un dramaturge reconnu).

Observateur étranger, je suis confronté à un dilemme : soit je râle contre un cinéma russe obsédé par la noirceur, soit je loue le réalisme sans concession du réalisateur et passe moi-même pour un thuriféraire du "peu patriote" Sigarev. Bien sûr que la Russie dépeinte dans ce film n'est qu'une des réalités russes. Une partie du pays vit dans un univers totalement séparé, dans un confort matériel qui n'a rien à envier à l'Occident. Mais La vie apporte le signe rassurant que les artistes russes n'oublient pas leurs concitoyens restés le cul dans la boue (et ils sont très nombreux). Personne n'accuse les réalisateurs Jacques Audiart ("un Prophète") ou Harmony Korine ("Gummo") de couvrir de boue leur patrie, une accusation qui fuse vite ici dès qu'un auteur explore la Noirceur. Il se trouve que la Noirceur inspire les meilleures oeuvres du cinéma russe depuis vingt ans.

vendredi 31 août 2012

Волчок (2009) Le Nouveau Drame se penche sur l'enfance - ****

Surnommée 'Toupie' par sa mère - perpétuellement absente - une gamine grandit dans l'isolation et la souffrance. Elle est toute entière définie par ce manque d'affection maternelle. Elle tourne, tourne, prisonnière d'une spirale de malheurs. Victime d'un sort ingrat, la mère se venge sur sa petite fille, qu'elle ne supporte pas. Elle lui refuse la moindre marque d'affection, la pousse sciemment vers un destin tragique.

Yana Troïanova joue de manière convaincante la mère brutale, égoïste et alcoolique de 'Toupie'. Son personnage est infiniment réaliste. C'est la province russe, désespérante, abandonnée des Dieux.  Troïanova est dirigée par son mari, Vassili Sigarev, connu pour faire partie du Nouveau Drame, ce courant théâtrale focalisé sur la Russie d'Aujourd'hui, qui en parle sans fard, avec un réalisme passionné. Sigarev reste fidèle au principe du Nouveau Drame : le langage est châtié, les dialogues ne sont pas soignés, embellis : ils sont brut de décoffrage. Pas d'explications, pas de morale, la vie de Toupie est narrée de son point de vue, avec parfois la voix off de Toupie devenue adulte, jetant un regard sur son enfance (avec la voix de Yana Troïanova...).

La caméra de Sigarev ne tremble pas, n'utilise pas de procédés stylistiques empruntés à tel ou tel courant cinématographique. Il semble uniquement préoccupé par la narration la plus subjective possible de cet enfant à moitié abandonné (à moitié seulement... notez que 'Волчок' désigne à la fois la toupie et le chien-loup... la gamine est à moitié apprivoisée seulement).

mardi 28 août 2012

Портрет в сумерках (2011) passion crépusculaire ****

Descente aux enfers d'une jeune femme lambda. Dans la Russie d'aujourd'hui. Mépris, vol, viol. Un traumatisme qui ne parvient pas à se transformer en vengeance, et tourne à la passion.

Dans ce "portrait au crépuscule", difficile de ne pas voir, au-delà du drame individuel, un cri de rage contre le délitement social que traverse le pays. Inévitablement, la polémique jaillit : "film anti patriotique". La Russie est dépeinte sous un angle "fin de vie". Rien ne va plus. Rien à quoi se raccrocher.

Il n'y a rien d'invraisemblable dans ce film. On ne peut pas l'attaquer comme un mensonge. On l'attaque parce qu'il ne veut pas donner d'espoir. Or, cette critique vient de personnes attachées au rôle paternalistedu cinéma : il doit prendre le spectateur par la main. Lui parler des problèmes, mais surtout lui montrer la solution.  Ce n'est pas le cas dans ce film. Ici, le ton n'est ni pleurnichard, ni féministe revendicatif. On laisse le spectateur tirer lui-même ses conclusions. C'est bien mieux ainsi.

"Portrait au crépuscule", comme "Mon Bonheur", s'adresse aux adultes. Voici le problème, démerdez-vous. Vous savez ce qui vous reste à faire. Dans l'ambiance patrioticonne actuelle, mettre le doigt là où ça fait mal est déjà suffisamment courageux.

Ce film est le fruit du travail de deux femmes : la veuve du réalisateur Ivan Dykhovitchny (Olga), actrice principale, productrice et auteure de l'idée du film ; et la réalisatrice débutante Angelina Nikonova. Beau travail. Les personnages sont traités dans toute leur complexité, c'est-à-dire sans simplification ni exagération. Olga Dykhovitchnaïa interprète subtilement une psychologue impénétrable à elle-même. Ses yeux fouillent le crépuscule, voient au-delà des apparences, les bords coupants de l'existence.


режиссер Ангелина Никонова
сценарий Ольга Дыховичная, Ангелина Никонова
продюсер Леонид Огарев, Ангелина Никонова, Ольга Дыховичная
оператор Эбен Булл
композитор -
монтаж Елена Афанасьева
жанр драма, мелодрама
сборы в России $154 098
зрители 25.7 тыс.
премьера (РФ) 10 ноября 2011, «КиноБарабан»
релиз на DVD 18 января 2012, «Кармен Видео», ...
время 105 мин. / 01:45

dimanche 26 août 2012

Дом (Олег Погодин, 2011) marre du patriarcat ! ***

Dom (la maison), est le dernier film du grand acteur Bogdan Stoupka, qui, symboliquement, meurt à la fin.

Cette maison, ce foyer dirigé d'une main de fer par un patriarche, dans la steppe du Sud de la Russie, illustre le fonctionnement du pouvoir dans ce même pays. Et rien ne va plus. La famille se délite, les individus ne se comprennent plus depuis longtemps, ne se respectent plus, tout ne tient qu'à un fil. Et les ressources de la famille viennent du frère aîné, absent depuis 25 ans, parti à Moscou, devenu parrain du crime.
Il revient pour les 100 ans du grand-père. Avec des tueurs aux trousses.

Oleg Pogodine filme une parabole du pouvoir crispé sur ses prérogatives, incapable d'évoluer vers une structure stable et pérenne. Ce n'est pas un film politique, car, hormis la structure symbolique, aucune référence n'est faite à la politique russe. La plupart des spectateurs n'y verront qu'un drame psychologiques couplé d'un film d'action.

Bogdan Stoupka et Sergueï Garmash jouent comme toujours à perfection. Elena Rednikova, magnifique brune trentenaire, toujours aussi belle qu'il y a 10 ans, aurait tout à gagner de se choisir des bons scripts au lieu de gâcher son talent dans des séries B. Quelque soit la situation dans laquelle elle apparaît à l'écran, l'érotisme domine le reste. Dans son rôle archétypal de femme frustrée laissant échapper sa rage dans les bras d'un jeune amant imbécile, elle est irréprochable.

Globalement, le film est correctement construit. C'est-à-dire que la fonction distrayante est remplie. Le traitement relationnel n'échappe pas à quelques clichés, mais sans grosse erreur. Malheureusement, deux éléments invraisemblables gâchent l'ensemble : Garmash sait qu'il a des tueurs extrêmement dangereux aux trousses, pourquoi les attire-t-il chez ses parents, dans sa famille qu'il aime, nourrit et prétend vouloir protéger ? Nulle part on ne sent chez lui le désir d'anéantir les siens. Un homme dans sa situation désespérée ne ferait pas une erreur pareille. Et puis transformer un centenaire paralytique en shakhid sauvant sa famille, quelle bêtise ! Où comment déraper dans le ridicule et gâcher un scénario autrement bien ficelé.

lundi 16 juillet 2012

Гоп-Стоп (Gop Stop) 2010 mauvaise satire du bled, **

Ca démarre très bien avec un paysage planté dans le plus nauséabond marais du néo-féodalisme provincial. On s'attend à une comédie corrosive cognant sauvagement sur les crapules pillant le pays à l'aide des oripeaux du pouvoir. Une poignée de Tchinovniki (fonctionnaires) mange-touts, des jeunes vauriens, des ivrognes et des sovoki rouillés.
Malheureusement, on cesse complètement de rigoler au bout de 20 minutes. La bouffonnerie tourne au grotesque. Le jeu des acteurs devient de plus en plus approximatif et stéréotypé. Les personnages ne sont plus truculents, ils sont éculés. Le scénario pédale dans la semoule avec une histoire de faux Robin des Bois et on finit par s'ennuyer pour de bon. Ca reste très loin derrière le Jmourki de Balabanov. Dommage d'avoir saboté la bonne idée de départ. Pavel Bardin aurait pu saisir le Zeitgeist et atteindre le rang de film-culte si seulement il avait terminé son scénario avant de commencer à tourner !

dimanche 15 juillet 2012

непрощенные (2009, impardonnés) thriller provincial, ***

_c'est bientôt la fin de l'été, les pluies vont arriver. Et si on se mariait ?
_c'est une proposition, ou bien une prévision météo ?
_les deux
_je ne t'aime pas; mais marions-nous quand même.





En terme d'efficacité, le film n'égale pas le thriller américain standard. Néanmoins, je l'ai regardé sans m'ennuyer. Quelques dialogues amusants, un peu trop de trajectoires croisées (complexité à la mode).
On n'évite pas les rôles trop stéréotypés comme la jeune fille qui tourne au toxico en une semaine, fait sa cure en une nuit et tombe amoureuse de son sauveur. La pute au grand cœur. La veuve noire. Etc.
Le lieux de tournage fait plaisir : quelque part entre la Crimée et Odessa.
Le vrai problème, c'est qu'on commence à se lasser des mouvements de caméra, et des ressorts d'actions pompés sur Tarrantino / Ritchie

On pardonnera au réalisateur Shipenko, qui n'avait que 26 ans au moment du tournage.


http://www.film.ru/special/npr/

Сказка про темноту Un conte sur l'obscurité (2009), ***

Angelina, célibataire autour de la trentaine, prend conscience d'un grand vide dans sa vie. A Vladivostok, où elle travaille dans la police, les hommes, lorsqu'ils cherchent sa compagnie, ne font aucun effort pour lui être agréable. Elle est bien trop raffinée pour eux, et semble destinée à devoir rester jeune fille. Lorsqu'un petit garçon maltraité qui lui est confié momentanément lui tout-de-go "tu n'est qu'une vieille idiote", elle réalise que c'est à elle de changer quelque chose dans son attitude. Mais la glace autour de son coeur ne veut pas fondre. Les hommes restent toujours aussi vulgaires. Elle elle s'adresse à sa mère "mais quand donc les ténèbres vont-ils s'éclaircir?"

Un filme triste, peu de dialogues. Désespérant de bout en bout. On aimerait bien la voir se dérider, s'égailler, mais elle tombe sur des hommes répugnants. C'est sans issue, typiquement russe comme approche !

dimanche 20 février 2011

Овсянки - Le dernier voyage de Tania (2010) sombre mystification ****


Deux hommes, un mari et un amant rêvé, enterrent Tania selon un rite ancestral imaginaire. On ignore les raisons de la mort de Tania, mais on apprend les détails de la passion du mari pour la rondelette et féminine Tania. Tous trois vivaient dans la ville industrielle de Neïa, Nord de la Russie. Le rite les fait quitter cette ville à tout jamais.
Ce sombre road movie (très à la mode en ce moment de tourner des road movies... certainement depuis que tous les russes peuvent s'acheter une bagnole) plonge le spectateur dans les frigides paysages du Nord, forêts, lacs, rivières, églises pointant leurs clochers abîmés dans la brume. Et surtout dans les cerveaux à moitié gelés de deux hommes russes, l'un retourné par la mort de son épouse, l'autre qui revit la mort de son père. Les émotions restent enfouies, leurs actes modérément rationnels.
C'est évidemment un très beau film, méditatif, sur le sens des traditions et l'attachement qu'on a pour elles, fussent-elles totalement archaïques ou imaginaires. Film sur le deuil et le retour à la vie, sur le désir d'immortalité, et sur le fossé abyssal entre les méandres de l'âme russe et la terrible banalité du monde matériel (intéressant voyage dans un caddie d'Auchan).
On reste quand même dans la catégorie des films d'auteur modestes. Pas de volonté de mettre en cause l'ordre, pas de grandes ambitions, pas de claques assenées à droite à gauche. Surtout un magnifique travail d'opérateur, qui a été remarqué et récompensé à Venise.

dimanche 21 novembre 2010

Счастье моё / Ma Joie (2010) Au coeur des ténèbres *****


  • Drame de Sergueï Loznitsa, avec Виктор Немец, Владимир Головин et Ольга Шувалова
Difficile de donner une image plus sombre de la Russie. Un mystérieux passager prend place aux côté d'un camionneur (notre personnage principal) et lui raconte les circonstances dans lesquelles il a perdu son identité. A partir de là, notre camionneur et sa cargaison vont de déboires en déboires, s'enfonçant dans le bourbier russe, comme si une malédiction pesait sur cette terre et sur ces hommes.

Ma joie démarre comme un road movie, mais le camion s'enlise rapidement dans les marécages. Des personnages sinistres et maléfiques monopolisent la caméra et mettent en pièce tout espoir.



Sergueï Loznitsa est un documentariste de nationalité ukrainienne. Ma Joie est sa première fiction. Le film a été remarqué par les critiques dans plusieurs festivals (Kinotavr et Rotterdam). C'est indéniablement un bon film qui va à contre courant des efforts russes pour améliorer l'image du pays. Tous les clichés y passent : criminalité omniprésente, pauvreté  obscène de la Russie profonde, corruption totale des forces de l'ordre, prostitution des jeunes filles, absence de compassion et de solidarité... pas un pour racheter l'autre. Sont-ce réellement des clichés ? "C'est exagéré, tout est exagéré" me dit ma compagne moscovite, qui n'a guère arpenté la Russie profonde (gloubina). Loznitsa aura du mal à trouver des fonds en Russie ou en Ukraine pour tourner des films, et il a fait preuve d'un certain courage pour monter ce film d'une noirceur comparable seulement à Grouz 200 de Balabanov. Qu'importe, il aura des financements européens, car son talent est indéniable pour élever un destin tragique au rang de fable. La critique sociale explose aux yeux du spectateur. C'est un film moraliste, à l'inverse de Twentynine Palms auquel il ressemble, du moins par sa fin. Les deux flashbacks dans le passé stalinien du pays indiquent clairement au spectateurs où se trouvent, selon Loznitsa, les racines du mal. En revanche, rien n'indique l'existence d'une quelconque possibilité de guérison.

C'est un film terrifiant. Tout est absolument réel, familier à ceux qui connaissent le pays. Ma Joie serait à la Russie rurale ce que les Dents de la Mer sont aux plages de Floride si le pays avec un tant soit peu d'attrait pour les touristes. Mais seule une poignée de secoués comme moi ressentent le besoin de s'aventurer au-delà du périphérique de Moscou.

mercredi 31 mars 2010

Bouben Baraban ****


Pas grand chose à se mettre sous la dent ces derniers mois. Est-ce une conséquence de la crise économique (les producteurs russes ont fortement souffert du gel des crédits bancaires) ou bien une lassitude de ma part ? Je n'exclue rien. Toujours est-il que l'apparition d'un film d'auteur brise la monotonie des comédies baveuses et des thrillers patriotiques que les distributeurs veulent bien présenter au public.

Bouben Baraban est un énième produit du cinéma social post soviétique. Pas un chef-d’œuvre, mais pas un film non plus qu'on oublie aussitôt. XXX, une bibliothécaire de province (Sibérie, plus exactement) se morfond dans son célibat et dans la semi-misère où sont maintenus les fonctionnaires de bas rang. Surgit à l'improviste un militaire veuf sans peur ni reproche, droit sur sa morale militaire et inflexible quant au respect de la loi. Il part derechef à l'abordage de XXX, qui, devant une proposition aussi inespérée, cède et fond aussitôt. Mais notre officier décati apprend que XXX vend les livres de sa bibliothèque (propriété du peuple) à tout va pour subvenir à ses besoins. Il rompt et précipite XXX au bord de l’abime...

Des acteurs impeccables, une direction peu inventive mais efficace, une belle et triste histoire à mille lieues des mélodrames bourgeois dont les moscovites se gavent à n'en plus finir. Je n'irai pas jusqu'à dire que le sujet soit d'une grande fraicheur, mais je soulignerai la sincérité du propos, la finesse dans l'élaboration des personnages et dans leurs interaction, le réalisme enfin. La Sibérie profonde telle qu'elle vit loin de nos yeux et de nos cœurs.