Affichage des articles dont le libellé est Histoire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Histoire. Afficher tous les articles

samedi 30 septembre 2017

Крым (Crimée) 2017 : navet historique ou l'annexion du budget russe *

La nouvelle doctrine millitaire russe préconise d’atteindre des objectifs militaires par des moyens non-militaires (principalement la propagande). Dans le cas du film “Crimée”, on assiste au renversement de la doctrine : atteindre un objectif cinématographique par des moyens militaires. Et c’est un échec patent. Conçu et financé par le ministère de la défense russe, “Crimée” bénéficie d’une débauche de moyens militaires (avions, hélicoptères, croiseurs, missiles, tanks) aboutissant à un pétard mouillé. Des moyens de film à grand spectacle ont accouché d’une série B, à cause d’un scénario grotesque et d’une mise en scène dépourvue de toute créativité. La séquence la plus chère du film, à savoir le ballet d’hélicoptères soulignant la supériorité du muscle russe, et bêtement filmée du point de vue du plouc à la parade. On n’exige pas un ballet à la “Apocalypse Now”, mais à quoi bon cramer tant de kérosène pour si peu d'effet ?



Produit de l’armée, le film s’annonce comme “basé sur des faits réels”, mais exclut toutes les dimensions non indispensables au produit série B. Les Tatars de Crimée n’existent pas, ni le reste du monde (Américains, OTAN, Poutine). Absents également : le rôle des médias, les milices pro-russes, la population locale. Tout est réduit à l’armée russe (et ses réservistes) contre une poignée d’Ukrainiens aux motivations incompréhensibles. Les émeutes de Maïdan, présentées comme le basculement du film, déboulent comme une catastrophe naturelle. 

Tout ce que le spectateur comprend vient des 2 premières minutes : un cours d’histoire assenné comme une rafale de Kalachnikov : la-Crimée-a-toujours-été-russe. Mais alors, pourquoi cette Crimée idylique du début, un pays de carte postale où tout le monde semble parfaitement heureux ? Autre inversion : ce sont les Ukrainiens qui menacent d’envahir leur propre territoire. 

L’une des lignes directrices du film est la condescendance infinie envers les Ukrainiens, soit simplets, soit foncièrement mauvais. L’héroïne du film, une jeune journaliste ukrainienne, n’a que deux modes : l’hystérie ou les pleurs. À la fin du film, face à son équipe de télévision, elle n’arrive plus à articuler que ce territoire est ukrainien : l’émotion (pas la raison) lui coupe le sifflet. 

L’un des aspects les plus navrants de “Crimée” vient de ce que la fiction gomme la seule réussite manifeste de l’opération. La Crimée a été annexée sans verser de sang, mais le film, faute d’un scénario adéquat, nous aligne des dizaines de cadavres. Autant les manoeuvres de Poutine ont surpris le monde, autant ce film reste prévisible de tout en bout.


Fort heureusement, le public russe n’est pas dupe. Les salles moscovites sont vides (il paraît que c’est la ruée en Crimée). Les promoteurs du film ont beau truquer les classements des sites spécialisés (kinopoisk.ru), ou en faisant pression sur les directeurs d’école, les brebis traînent les pattes. Le “cadeau” de Shoigu à Poutine pourrait bien lui revenir dans la gueule.

Un critique russe conclut sa chronique du film ainsi :

"L'idée est simple : l'Ukraine est une gonzesse stupide, la Russie et un mâle équipé d'un gros pistolet. la guerre c'est mal, c'est pourquoi le faible doit se rendre au fort sans opposer de résistance. la Crimée a été annexée parce que c'était possible. le réalisateur Pimanov à fait ce film parce que c'était possible. Tout le monde connaît le sort du réalisateur ayant un autre point de vue sur le printemps russe. [Oleg Sentsov] va purger une peine de 20 ans de prison en Sibérie pour avoir mis le feu à une porte, ce qu'il n'a jamais reconnu. Le pouvoir, c'est la Force, mon pote, c'est comme ça."

mardi 4 décembre 2012

La Horde [Орда] Le patriarche s'essuie les pieds sur les Tatares **

Alexandre Prochkine nous raconte combien la Russie a souffert sous le joug de la Horde d'Or et à quel point les Mongols sont des êtres brutaux et hostiles. On ne peut pas lui ôter une franchise dans son discours. Ce n'est peut-être pas du courage à proprement parler, car son film a été produit par une émanation du Patriarcat de Moscou. Le héros est un prêtre contraint d'aller soigner la mère du Khan, victime de cécité. La magie du bon dieu chrétien ne va pas marcher (évidement, con! elle n'est pas baptisée !) et notre héros atterrit au goulag tatare, punit par un Khan dépité.


Donc, les Tatares sont des barbares, ils ramassent avec ferveur les crottes du cheval du Khan, la vie ne vaut pas un clou, se trahissent dès que possible, et font preuve d'une cruauté sans limite envers les Russes.
Les Russes, qui souffrent, victimes de leurs voisins sanguinaires, c'est la quasi totalité des films de guerre ou d'action russe ! Tatares, Mongoles, Nazis, Napoléon, Tchétchènes, Afghans, Turcs... les Russes ont traversé l'histoire par miracle et s'ils dominent le plus grand territoire de la planète, c'est sans doute parce que le bon dieu leur a accordé une récompense pour leur bonté et de leur amour des peuples voisins !


Mais je m'égare. On s'ennuie beaucoup dans ce film fabriqué sur un scénario médiocre. Le prêtre souffre mille morts mais ne perd pas la foi (la preuve qu'il faut être soit cinglé soit cynique pour faire de l'orthodoxie son métier). La reconstitution de la capitale de la horde est grotesque (on se croirait en Afrique du Nord, les baraques en glaise ne tiendraient pas jusqu'à novembre), les effets spéciaux ont été confiés à un pizzaïolo (les blessures au visage du pope ressemblent étrangement à une pizza au salami). Bourré de clichés (les deux personnages Occidentaux sont comme toujours des imbéciles finis, absolument incapable de comprendre quoi que ce soit à la mystérieuse Russie), joué au knout et diablement ennuyeux.
Ne vous laissez pas tenter : il n'y a pas un poil d'érotisme dans ce film

Un grand "bravo" pour le sous-entendu xénophobe de la fin, lorsqu'un Tatare pétri de respect pour le prêtre, refuse l'invitation polie d'accompagner le religieux jusqu'à Moscou et déclare que sa place est dans la steppe. Vous avez compris le message, vous les immigrés... oui... vous, les bridés ! On vous aime bien... quand vous restez chez vous !

Fiche complète sur Kinoglaz

dimanche 25 novembre 2012

Dans la brume (В тумане) mortelle impasse ****

Pour sa troisième fiction (une adaptation de Vassili Bykov), le réalisateur Serguei Loznitsa nous emmène dans le maquis biélorusse, en 1942. Les nazis font une farce macabre à Sushenya en le relâchant alors qu'ils ont pendu ses trois compères publiquement. Sushenya, qui a refusé de collaborer avec les nazis, sait qu'on le regarde désormais comme un pestiféré. Y compris sa femme. 2 maquisards viennent le chercher chez lui pendant la nuit pour le liquider. Il ne résiste pas. Sushenya, se résigne à une fin sordide.

Les films de Loznitsa nous emmènent au fond du désespoir. Ca commence toujours mal, et ça finit dans une apothéose catastrophique (voir Ma Joie). Mais à la différence de son précédent film baigné d'un nihilisme radical, Loznitsa nous montre ici qu'en dépit de la fatalité, certains individus persévèrent à agir selon des principes moraux. Même si cela n'a pas de sens. Autrement dit, l'absurdité du monde est indiscutable. Elle est un fait. Néanmoins il faut vivre et mourir de manière juste. Le peuple traverse la guerre en prenant des coups de tous les côtés. La plupart se comportent comme des merdes ou des lâches, tandis que d'autres continuent dans la probité, ce qui les précipite vers une mort d'autant plus rapide et certaine.

Le film suggère plus qu'il ne dit cette morale. Il n'y a que très peu de dialogues, pas de musique, pas d'artifices. Loznitsa ne cherche pas à construire des montées d'intensité. L'issue est claire dès le début. Les plans sont longs, les pensées se lisent sur les visages des interprètes. La tragédie se noue dans nos têtes. Le spectateur doit tirer les conclusions lui-même.

J'ai vu le film un samedi soir, deux jours après la sortie moscovite. La salle était au deux tiers vide, tandis que des daubes remplissaient les autres salles à raz bord. S'il fallait une preuve supplémentaire de l'absurdité du monde...

Fiche complète sur kinoglaz

lundi 15 octobre 2012

Dau, le film le plus attendu des années 10

Après le phénoménalement bizarre "4", Ilia Khrjanovsky, jeune réalisateur d'avant-garde, s'est engagé dans un long projet, une biographie du scientifique soviétique méconnu Lev Landau. Le tournage ultra secret s'est achevé au bout de trois ans à Kharkov (Ukraine) en 2011. Avec un budget non moins phénoménal pour un film d'art et d'essai russe ($10 millions). Depuis, silence complet sur la production. J'ai parlé avec l'acteur principal, le mégalomane Teodor Сurrentzis (un chef d'orchestre exceptionnel) et été à Perm, et il m'a avoué ne rien savoir de l'état d'avancement du projet ni de la date de sa sortie.
Ce qu'on sait, c'est que les milliers d'acteurs, figurants et techniciens, ont vécu pendant trois ans dans une espèce de reconstitution de l'époque stalinienne, avec cartes de rationnement, NKVD et tout le tintoin. Une plongée dans la terreur, le culte de la personnalité et la mégalomanie. Ilia Khrjanovsky m'a fait une énorme impression en 2004 avec son premier film. Il a su filmer l'univers fantasmagorique de Sorokine, déployant une imagination (je me répète) phénoménale.
Nous savons maintenant que "Dau" est en post-production, mais la date de sortie est toujours tenue secrète. Voici quelques photos pour saliver.

samedi 13 octobre 2012

4 дня в мае (4 jours en mai, 2011) hérésie au culte patriotique ***

Ils sont dressés sur leurs ergots. Fulminent contre un film présentant l'armée rouge sous un angle peu honorable. Tous les bien-pensants que compte la Russie d'aujourd'hui, enrubannés dans leur Saint-Georges orange marron, versant des larmes de crocodile sur les vétérans de la Seconde Guerre Mondiale (qu'on appelle à Moscou, il est toujours utile de le rappeler, la "Grande Guerre Patriotique"), le doigt sur la couture du pantalon dès qu'un pompeux discours sur ce thème est prononcé par les vaillants chefs guerriers du Kremlin. Les derniers vétérans crèvent dans la misère, mais le culte soviétique, lui, est bien agressivement vivant.
Voilà pour le contexte expliquant la polémique insensée autour de ce modeste film germano-russe , où l'on suit une poignée de soldats de l'Armée Rouge chargés de (l'impossible) mission d'arrêter tout un détachement de la Wehrmacht, au lendemain de la capitulation nazie. Ces derniers n'ont ni envie de combattre, ni envie de se retrouver prisonniers de Staline, pour être envoyer en Sibérie. Ils tentent de rejoindre le Danemark pour y être fait prisonniers par les Américains. Là-dessus, un très antipathique général de l'Armée Rouge survient avec sa division blindée et entreprend de violer quelques filles allemandes dodues, ce qu'un supra vertueux colonel vétéran, commandant la poignée de soldat sus citée, l'empêche de faire. Par la force.
On sait que des centaines de milliers de viols d'allemandes ont été commis par les soldats de l'armée rouge après la capitulation. Que ces crimes ont été couverts par Staline lui-même ("il faut laisser nos soldats se divertir"), refusant d'instaurer dans l'armée triomphante un code de conduite digne vis-à-vis des populations civiles occupées. C'est vrai que les Rouges n'auraient de toute façon jamais pu égaler les Boches en terme d'ignominie, mais en termes moraux, ce crime de Staline a eu de nombreux échos plus tard... c'est un autre sujet.
Toujours est-il que le film a été attaqué de toutes parts non sur ses qualités cinématographiques (modestes, acceptables), mais sur l'absence de "preuve historiques des événements décrits". Un argument pour le moins paradoxal, s'agissant d'une oeuvre de fiction. En outre, il n'y a qu'un seul soldat de l'Armée rouge qui soit antipathique dans le film (un général, il est vrai), tandis que le groupe des huit soldats défendant les civils allemands fait preuve d'héroïsme désintéressé (ils savent que le NKVD leur réserve une place au Goulag). Le comportement très digne du détachement de la Wehrmacht ulcère beaucoup de monde, c'est vrai que c'est un choix controversé, car les faire apparaître uniquement sous un jour positif n'est pas habituel (ni même vraiment justifiable). Après tout, le film ne raconte pas la guerre, mais uniquement les 4 journées qui ont suivies la capitulation, et dans un périmètre précis (la côte balte).
Que dire de l'aspect artistique ? C'est bien joué, réalisé avec précision, de facture traditionnelle. Usage de la musique très bateau. Belle photographie. Jeu inégal des acteurs (Gouskov est bien sûr irréprochable), surtout du côté allemand. Un film qui somme toute ne se justifie qu'à cause d'un trou de mémoire côté russe.

Режиссер: Ахим фон Боррис
Продюсеры: Алексей Гуськов, Олег Степаненко
Сценарий: Ахим фон Боррис, Эдуард Резник
Оператор: Бернд Фишер
В ролях: Алексей Гуськов, Григорий Добрыгин, Андрей Мерзликин, Павел Вензел, Сергей Легостаев

lundi 8 octobre 2012

Белый тигр 2012 (tigre blanc) duel mystico bourrin ***

Белый тигр représente la Russie cette année aux Oscars du meilleur film étranger. C'est un film de guerre inhabituel, à cause de son ambiance surnaturelle. Au lieu d'exalter le courage du soldat russe (la petite histoire qui raconte la grande), on a affaire à un duel entre le bien (un soldat ayant reçu des blessures auxquelles il n'aurait pas du survivre) et le mal absolu, sous la forme d'un "tank fantôme" qui effraie sa propre armée (nazie). C'est du délire intégral : l'armée rouge, dirigée par des bolchéviques prêts à n'importe quels efforts pour écrabouiller la vermine fasciste, part, maréchal Joukov compris, dans des discussions absurdes sur le "Dieu des Tanks", sur les "Tanks qui parlent", etc.
Et pourquoi pas, finalement ? Après tout, on a tellement été gavés de productions patridiotiques sur la 2ème guerre mondiale (10 par an en moyenne), qu'un peu de délire surnaturel relève le plat. Et puisque la religion prêchée par le Kremlin interdit qu'on discute quoi que ce soit sur le fond, le réalisateur Chakhnazarov change la forme, le genre, l'ambiance. Et peu importe si les faits historiques sont traficotés, les réalités de la guerre piétinées, car de toute façon, le réalisme est passé de mode. Peut-être que Chakhnazarov avait envie de faire un film très personnel, (d'auteur...) mais n'avait pas les moyens de le faire. Sous couverture de film patriotique (unique moyen d'attraper un financement confortable venant du budget fédéral), il a concocté un arrangement entre son sens du devoir, les obligations envers le pouvoir et son ambition artistique. On comprend à la fin (il chausse ses gros sabots) que le Tigre Blanc symbolise le fascisme immortel et invincible. Ou la guerre. Il donne même à Hitler et à Wagner le dernier mot du film, ce qui est plutôt osé ! Mais il est hautement improbable que le jury américain des Oscars (pour le meilleur film étranger) apprécie ce tour de passe-passe saugrenu.

jeudi 23 août 2012

Край (2010) la beauté des limites, ***

Sibérie, taïga, pendant la deuxième guerre mondiale. Un conducteur de locomotive vétéran, gravement blessé à la tête pendant les combats, est assigné dans un trou perdu. Il tombe sur une Allemande surprise par la guerre en 1941, et qui, sans retraite possible, se cache depuis le début du conflit. Leur relation provoque une explosion de violence alors que la terreur stalinienne règne...

Alexeï Uchitel a probablement voulu faire un film pour l'export, dans la lignée du "Barbier de Sibérie" de Mikhalkov. Il s'est visiblement planté, n'a pas été remarqué à l'étranger du tout. Pourtant, le film se regarde facilement. Trop sombre pour les écrans américains, trop désespéré sans doute. Mais les ingrédients habituels sont disposés et apprêtés avec talent par une photographie et un montage très sûrs et privés des tics à la mode (effets, clipage, etc).

Comme d'habitude chez Uchitel, les personnages ont un côté caricatural et schématique, ils sont trop prévisibles. Il n'a pu s'empêcher de faire de Machkov un macho surhumain. Seul Garmash dans son rôle de super salaud archétypal s'en sort bien, car malheureusement ces personnages ont réellement existé. Garmash incarne parfaitement l'époque.

Uchitel abuse un peu des fumées et des sirènes, qui donnent un aspect superfétatoire. Mais d'un autre côté, il nous offre quelques unes des scènes érotiques les plus réussies depuis une décennie. Grâce surtout à l'actrice Yulia Peresild, visiblement très à l'aise et naturelle (on ne peut pas en dire autant de Machkov). Peu de réalisateurs russes ont osé pénétrer dans un bania (bain russe) féminin. Lequel apparaît comme un paradis tout à fait improbable dans ce trou à rat sibérien. Il y a quelque chose d'une parabole dans cette beauté paradisiaque accessible au bout du monde. Quelque chose qui me parle.

mardi 21 août 2012

Мой папа Барышников (2011) Mon père, c'est Baryshnikov ! ****


Pas de Perestroïka pour Boria, un gamin rêvant de devenir danseur étoile au Bolchoï. Pour l'instant, il est le canard boiteux de sa classe de danse, et la ballerine vedette de l'école, qu'il aime éperdument, l'ignore somptueusement. Alors que tout semble vraiment mal s'engager pour Boria, il s'auto persuade qu'il est le fils de Baryshnikov.
Cette comédie douce-amère recrée l'ambiance frugale et morose de l'ère gorbatchévienne, où les rêves décuplent proportionnellement à la frugalité croissante de l'existence. Les réalisateurs Dmitri Povolotski et Mark Drugoi font passer le message via une voix off : les coups que Boria prend sur la gueule, parfois mérités mais le plus souvent injustes, l'ont sorti de ses rêves et lui ont permit de réussir dans l'ère suivante. On ne l'a pas laissé atteindre l'excellence en matière artistique. Il a développé un talent dans les affaires. S'est payé le Bolchoï. Son nom est finalement sur l'affiche.
En filigrane, une histoire de juif russe, punit d'être "spéculateur", trop malin, trop indépendant, et qui prend sa revanche en devenant oligarque lorsque le régime bascule.
Les amateurs de ballets trouveront certainement une tapée d'imperfections dans les pointes du jeune Dmitri Vyskoubenko, mais son interprétation épate. Il est juste de bout en bout et porte tout le film sur ses frêles épaules.

samedi 3 décembre 2011

Высоцкий. Спасибо, что живой : salir le dissident Vissotsky *


Mais quelle étrange initiative que de déterrer Vissotsky pour en faire cet antipathique héroïnomane... Pourquoi flétrir ainsi l'icône de la dissidence soviétique, dépeint dans le film comme un drogué irresponsable trahissant ses amis, conduisant à tombeau ouvert dans sa Mercedes rutilante, tel un gamin pourri gâté ? Avec une sortie du film en pleine campagne électorale, alors que Poutine s'affiche partout comme le chef de file de la lutte antidrogue ? Et pourquoi avoir fait des officiers du KGB les vrais héros du film ?
Premier problème : c'est un film profondément ennuyeux, à cause d'un scénario (écrit par le propre fils de Vissotsky) construit sur un épisode peu glorieux de la vie du grand barde : au mépris de son état de santé critique, il s'envole pour une tournée dans la république Ouzbek. Sur place, son entourage ne trouve pas d'héroïne et il s'enfonce dans la crise de manque. Et ça tire sur la pellicule pour faire durer le plaisir : clips de tourisme sur les paysages ouzbeks, clips sur les beaux avions soviétiques décollants, sur les beaux appartements de la nomenklatura soviétique, sur la rutilante Mercedes du barde... Sur les belles jambes d'Oksana Akinychina (habillée et fardée comme une pouffe moscovite de 2011, portant des lunettes à la Jennifer Lopez - totalement incongru !)... c'est pour faire modasse, pour se rapprocher du public jeune, pour vendre les disques de Vissotsky? Plus personne n'achète de disques, il n'y a plus rien à vendre. Et bientôt plus de films non plus. Les Russes boudent leur cinéma, et ce n'est pas ce genre de film qui va faire remonter la pente aux productions domestiques. On n'entend pratiquement pas la musique du barde, on passe complètement à côté de son talent, de ce qui fait qu'on l'aime.
Pour pallier à l'inanité des dialogues, à un scénario inintéressant, le réalisateur Bouslov - autrefois plus inspiré - recourt à une musique hollywoodienne stridente, omniprésente et destinée à exciter les nerfs du spectateur.

Pour attirer le public dans les salles, les producteurs ont imaginé une énigme : qui a joué le rôle de Vissotsky ? Car c'est bien le visage de Vissotsky qu'on voit à l'écran, et non celui de l'acteur, dont le nom ne figure pas au générique. Ce dernier porte un masque remarquablement conçu. Mais comportant un gros inconvénient : Le visage de "Vissotsky" est totalement inexpressif. Or, on connait bien le vrai visage de Vissotsky, acteur - très expressif -  de nombreux chefs-d’œuvre du cinéma soviétique. D'accord, son personnage est fatigué, en manque, mais inexpressivité dérange de plus en plus à mesure qu'on avance dans le film. On perçoit distinctement la lourdeur du latex et non un jeu d'acteur. Alors on s'en fout de l'identité d'un acteur incapable de jouer. Tout son corps est raide, lent, guindé. Il n'est pas prisonnier de l'héroïne, mais du latex. Les acolytes de Vissotsky semblent contaminés par ce problème et leur jeu est soit caricatural (le bouffon Panine), soit guindé (Urgant), soit franchement mauvais (tous les autres). Seuls les deux officiers du KGB (Smolyakov et Iline) se distinguent par un vrai jeu d'acteur. Mais il faut souligner qu'on leur a écrit des rôles plus fouillés, moins prévisibles et non manichéens. Le vrai héros du film, c'est ce colonel du KGB joué par Smolyakov, qui finit par sauver tout le monde dans un grand geste d'abnégation. L'abnégation, c'est aussi un trait de cet autre colonel du KGB, devenu leader national russe, et qui a décidé de sacrifier tout le reste de son existence au service du peuple. Clin d'oeil zélé au mythe le plus imbécile de l'histoire contemporaine russe, selon lequel le KGB était la seule institution solide et moralement propre du pays. D'où le désagréable parfum politique du film : Vissotsky représente une dissidence composée d'égoïstes irresponsables prêts à sacrifier la vie et la liberté de leurs proches pour une dose de blanche. Est-ce le message des auteurs à un public actuel agité par la dissidence anti-Poutine ?
Pourquoi pas... le film est produit, porté à bout de bras par Pervy Kanal, la chaine télé n°1 du pays et appartenant au Kremlin.

mercredi 12 octobre 2011

5 fiancées / Пять невест (2011) néo soviéticon *

La demoiselle m'accompagnant a "trouvé ça chouette", ça lui rappelle "les bons vieux films soviétiques où les gens sont plein de bons sentiments" "des films que je peux revoir cinq fois". Moi, je ne peux pas. Une fois, c'est déjà suffisamment pénible. Voyez-vous ça ; 5 soldats aviateurs et camarades en 1945, stationnés en Allemagne et non démobilisés par Staline. Ils crèvent d'envie de baiser (le film voile hypocritement ce désir par une volonté de se marier), mais pas une femme à l'horizon (les Allemandes ont-elle été vaporisées ?). Alors ils décident de se marier par contumace et confient leur passeport à l'unique d'entre eux bénéficiant d'une permission. Il va devoir jouer cinq fois le fiancé, enfiler cinq bagues à cinq fiancées fidèles et débordantes d'amour, le tout en deux jours, sans niquer personne, sans voir un bout de téton.

Le plat principal (l'humour) est servi réchauffé. Ce n'est qu'une succession de gags idiots, prévisibles. Du mauvais cinéma populaire pour idiots mal sevrés du soviétisme (pardon Katia, mais tu n'as que 20 ans). Les rôles sont caricaturaux, absolument pas crédibles. Point d'invention, de fantaisie, de poésie. Point de désir sexuel.Tout ce qu'ils veulent, hommes ou femmes, c'est un mariage ! C'est l'idée fixe des femmes, elles sont dans ce film rigoureusement incapables de penser à autre chose. Seule parenthèse de réalité dans se film, l'intervention d'une punaise du NKVD, qui enquiquine un peu le héros, mais pas pas trop. Finalement, sous Staline, c'était sympa. Je manque d'humour, pensez vous. Mais comment peut on se gausser à se point de l'histoire, et du problème des centaines de milliers de femmes allemandes violées par l'armée rouge ? Or, on sait que dans la Russie d'aujourd'hui, évoquer ce thème tabou, c'est se faire automatiquement taxer de "néo-nazi" ou au mieux de révisionniste. En gros, ce film est là pour dire qu'il n'y avait pas d'Allemandes en Allemagne en 1945.

Les symptômes d'amnésie sont nombreux. D'après ce film, la guerre n'a rigoureusement rien détruit (on est en mai 1945... en principe, la fumée voile encore le soleil) mais tout le monde il est heureux et les grasses mottes de foin cachent l'horizon. Pas un éclopé, pas un blessé, personne n'est ravagé par le chagrin, pas un ennemi, pas un collabo, pas un rescapé des camps... Pas un seul plan sur les ravages des boches en terre slave. RIEN! l'action se passe à Smolensk, où la population soviétique a horriblement morflé. Le genre comédie légère n'oblige pas cacher frénétiquement toutes les émotions négatives. Sinon, on choisit un autre cadre temporel.

La déconnexion totale de la réalité a quelque chose d'insultant pour la mémoire. Nous parlons d'une des guerres les plus massives et les plus atroces de l'histoire de l'humanité, et pas une seule stigmate sur la pellicule. Cette comédie révisionniste avilit le cinéma russe, car elle sort dans un contexte de mépris global de la réalité historique, de déni des horreurs et injustices de Staline (ceux qui ont vu l'Allemagne de trop près, héros ou pas, hop, direction Goulag), et de néo stalinisme rampant... Alors ce film, qui ne m'a pas fait rire une seule fois, ce film pue.

samedi 21 août 2010

Soleil trompeur 2 (2010) Un ratage ébourriffant *

Nous n'avons pas vu en Russie la même version qu'en Occident. Celle, présentée dans la sélection officielle du concours de Cannes, est plus courte, et, d'après certains témoins, mieux montée. A Moscou, rien ne nous a été épargné. Nous avons vu la version "originale" durant plus de 3 heures. Un mélo mégalomaniaque bourré de clichés et d'autocitations.

Kotov (joué par Mikhalkov) n'a pas assassiné comme l'indiquait la fin de "Soleil Trompeur" en 1996. Kotov atterrit au Goulag, d'où il s'échappe miraculeusement pour aller se battre contre Hitler. En superman soviétique, il soulève un char et réalise toutes sortes de prouesses guerrières extravagantes. Tout dégouline de narcissisme et d'autosatisfaction. Vous pensez que Mikhalkov fait du second degré ? C'est que vous ne connaissez pas le personnage.

Apparemment, c'est familial. Kotov tente de retrouver sa fille (jouée bien évidemment par la propre fille de Mikhalkov), qui réalise ce qui nous est présenté comme un exploit : elle dénude sa poitrine à un héros soviétique agonisant lui réclamant cette faveur. Une scène d'autant plus pénible qu'elle est interminable, et que le sein nous est caché !

Cette suite de "Soleil trompeur", réalisée à grand renfort d'argent public russe, avec l'un des plus gros budgets jamais bouclé pour un film russe, est l'un des pires flops du cinéma national. Tous, unanimement, l'ont trouvé nul : critique, public, milieu du cinéma. Il ne reste rien des qualités de Soleil Trompeur 1996. Plus de fraîcheur, plus de brio, rien. Rien qu'un scénario abracadabrant et une interminable masturbation.

Ce ratage n'a été une surprise que pour ceux qui, depuis l'étranger, ne suivaient pas les frasques domestiques de cette grande figure du cinéma soviético-russe. Le talent de Mikhalkov est en chute libre depuis 14 ans, à mesure que son ego et ses poches gonflaient. Mikhalkov produit, Mikhalkov fraie avec le Kremlin, Mikhalkov s'acharne à monopoliser l'argent public destiné au cinéma, torpille ses rivaux artistiques tant qu'il peut. Voilà le résultat d'une politique privilégiant les serviles aux talentueux.

mardi 15 décembre 2009

Tsar, de Pavel Lounguine ****


Ivan le Terrible est parmi nousTrailers (Трейлеры); Photos du film (Кадры из фильма)

Où est passé l'humour et la légèreté des précédents chefs d'œuvre de Lounguine? Svadba, Familles à vendre... Pfuit... disparue ! Avec Tsar, le cinéaste poursuit dans la ligné de l'île (Ostrov) sur une thématique historique, sur le pénible rapport à l'histoire des Russes. Sur la culpabilité, sur le pouvoir absolu et la corruption absolue qui en découle. Mais Lounguine dit-il quelque chose de vraiment nouveau en narrant le délire paranoïaque d'Ivan le Terrible, manipulé par un entourage de criminels ? Beaucoup y ont vu un message politique adressé au Kremlin. Si c'est le cas, c'est un message ambivalent. Car le caractère du (véritable) chef d'Etat russe ne ressemble en rien à celui du Tsar campé par ce fêlé de Piotr Mamonov. Poutine rappelle davantage l'Ivan de Eisenstein, qui évoquait timidement Staline. Ce dernier a d'ailleurs manqué faire la peau à Eisenstein et détruire le film. Le Kremlin n'a nullement cherché à entraver la production ou distribution du Tsar de Lounguine. Ce film n'a rien de sulfureux, à la différence d'Oligarque (2002 - brûlot anti Kremlin sorti en France sous le titre "Un Nouveau Russe").

Sous l'angle cinématographique, Lounguine n'a depuis longtemps plus rien à prouver. L'interprétation est soignée (un peu surjoué toutefois, cela fait partie du charme du cinéma russe). À l'exception du personnage de la compagne du Tsar, désagréablement bâclé. Ce qui surprend de la part de Lounguine qui peaufine habituellement les seconds rôles. La photo est très soignée, il n'y a pas de longueurs. Les scènes de torture sont péniblement réalistes. Mention spéciale à l'ours, avec un duel homme/ours particulièrement réaliste et impressionnant. Bravo aux acteurs, aux dresseurs et surtout à l'ours ! Les décors offrent une des meilleures reconstitutions de la Russie médiévale qui ait jamais été imprimée sur pellicule.

Lounguine continue de figurer parmi les meilleurs cinéastes russes actuels. Dommage que l'humour ait radicalement disparu de ses réalisations, c'était une des principales qualités de cinéma. Et un domaine où personne en Russie ne lui arrivait à la cheville.