dimanche 7 février 2016

Criminel (Находка) 2016 : Crimes, pardon et Happy End

C'est toute la noirceur de la vie russe qui est à nouveau projetée sur les écrans. Mais ce film d'auteur se distingue par un happy-ending assez inattendu. On a, au début, l'impression au début de retrouver l'univers corrompu, cruel et vicieux de Léviathan.

Un garde-pêche droit dans ses bottes tente de faire respecter l'ordre dans une région pauvre et isolée du grand nord russe. Tous le détestent pour sa rigidité martiale, et, en retour, il déteste tout le monde, jusqu'à son épouse et sa fille.

Une épouvantable mésaventure l'oblige à se remettre en question et réveille en lui les sentiments de culpabilité et une empathie depuis longtemps enfouie sous le mépris.


L'acteur vétéran Alexeï Gouskov porte le film sur ses solides épaules. Les seconds rôles sont soignés et le récit admirablement conduit par le réalisateur Viktor Dement. Les amateurs de photographie léchée et de vastes étendues septentrionales sauvages apprécieront le travail d'Andreï Naidenov


Ce qui caractérise ce film et lui donne sa singularité, c'est le retournement final. D'une tristesse insondable, il bascule vers à la rédemption et le pardon. Sans message religieux, ni sous-entendu emprunté d'un autre récit politico-messianique. Le processus se déroule à l'intérieur du personnage principal, de manière manière étonnante, mais en même temps plausible. Il serait donc abusif de parler d'un "anti-Leviathan". L'espoir est en chacun de nous - du moins chez ceux qui ne sont ni corrompus ni cyniques, suggère Dement. Un message salutaire pour la Russie d'aujourd'hui.

Il n'a malheureusement pas été entendu. Deux mois après sa sortie en Russie (3 décembre), le film a fait 4 235 entrées avec 45 copies, pour des recettes n'atteignant même pas 10 000 euros. Dérisoire. Le public russe continue de bouder le bon cinéma national. J'ignore si des efforts promotionnels adéquats ont été déployés. L'existence de ce film n'est arrivée à mes oreilles qu'après que les distributeurs français m'aient contactés. L'avenir de ce film est donc entre les mains du public étranger. Il a déjà obtenu le Prix du public ainsi que celui du Meilleur premier film en 2015 au Festival du cinéma russe de Honfleur.

vendredi 5 juin 2015

Sous les nuages électriques (Под электрическими облаками) 2015 *****

Nous sommes en 2017. Quelque chose cloche sévèrement. Les personnages flottent dans une réalité bizarre. Le pays semble au point mort. La guerre est au coin de la rue, mais on n’entent pas encore son vacarme. Nous nous trouvons sur un territoire post-soviétique, mais difficile de dire avec certitude qu’il s’agit de la Russie. On parle bien russe, et les statues de Lenine tiennent encore debout. Mais on sent qu’il risque de chuter une seconde fois. 



“Sous les nuages électriques” est une réflexion en six tableaux d’Alexeï Guerman Jr, l’un des cinéastes russes les plus intéressants et originaux de sa génération. Le film est inracontable. Il n’y a pas de trame, plutôt des personnages-symboles évoluant dans un univers quasi onirique. Les personnages paraissent symboliser des états d’esprits, des étapes dans la croissance d’un individu, plutôt que des personnes réellement distinctes les unes des autres. 

Un oligarque est mort, laissant inachevée un gratte-ciel qu’il voyait comme le projet d’une vie. Ses enfants observent, désemparés, les vautours voler en cercle autour de la réalisation paternelle. Un travailleur immigré ne parlant pas le russe cherche quelque qui puisse réparer son magnétophone. Autour, on tue, on s’ennuie, on se drogue, on rêve ou on s’échappe dans une reconstitution de bataille moyenâgeuse. 




On sent bien sûr l’influence de Guerman senior dans ce language cinématographique. Mais Junior a déjà formé son propre style il y a une décennie, et il progresse rapidement. Le film devait sortir en 2013, mais la longue maladie du père a obligé le fils a travailler d’arrache-pied pour finir “Difficile d’être Dieu”, sorti l’année dernière. “Sous les nuages électriques” devrait être la dernière co-production russo-ukrainienne pour longtemps. Junior a expliqué qu’une bonne partie de son équipe ukrainienne est partie combattre sur le front à la fin du tournage.

mardi 20 janvier 2015

Léviathan (Левиафан) *****

Léviathan, une "courageuse dénonciation du régime Poutine" ou une "contrefaçon opportuniste et russophobe pour les besoins de l'Occident" ? La critique sévère portée par le réalisateur Zvyagintsev sur la Russie actuelle ancre solidement le film dans le champ politique.



C'est comme un écho à la performance de Pussy Riot dans la cathédrale du Christ Saint Sauveur, citée à deux reprises dans le film. Le haut clergé orthodoxe est décrit comme un rouage du pouvoir, un outil et un complice de la corruption totale sévissant dans la province.


"Le pouvoir vient de Dieu", tonne le hiérarque de l'église jouant un rôle pivot dans la narration.
Le sermon du même homme, à la fin du film, est le moment le plus pénible. Car il révèle le mécanisme de pensée à l'oeuvre aujourd'hui. Une pensée archaïque, profondément antidémocratique.
Tourné près de Kirovsk, dans la péninsule de Kola, Léviathan est un film profondément pessimiste. Il suggère un désastre imminent et inéluctable, car aucune force n'est capable ou même ne veut s'opposer à la corruption totale.

lundi 15 décembre 2014

ARTDOCFEST The Donetsk People's Republic (or the curious tale of the handmade country) by Anthony Butts

Chapeau bas à Anthony Butts, qui pendant deux mois (mai et juin 2014) a filmé au plus près une poignée d'activistes et de responsables de la République Populaire de Donetsk. L'homme est courageux. Il a d'abord gagné leur confiance (pas évident pour un citoyen britannique) et les a filmé tels qu'ils sont : rugueux, brutaux, simples, ambitieux, frustrés, cupides. Et idiots.



On les voit abuser de leur pouvoir, extorquer de l'essence, se disputer entre eux, sortir leur pétoire pour un oui ou pour un non, confier leur désir d'enrichissement, brutaliser leurs opposants...

"L'étonnante histoire de la DNR", ou comment une bande de droits communs saisit le pouvoir et règne par la force sur une population paupérisée et humiliée. Tout allait mal ; maintenant, c'est bien pire.

Butts filme un bon tiers du film à la caméra cachée. Un risque énorme. S'il avait été surpris, il aurait pu payer de sa vie.

Page Vimeo du réalisateur Anthony Butts

ARTDOCFEST : l'esprit de Medinsky flotte au-dessus du festival

Le principal festival de cinéma documentaire russe a démarré sur un scandale. Mécontent du programme selon lui anti-gouvernemental, le ministre de la culture a annoncé : "tant que je serai ministre de la culture, ni Artdocfest, ni aucun projet de Vitali Mansky ne recevront la moindre aide publique". Vitali Mansky, cinéaste et figure du cinéma documentaire russe depuis 20 ans, tient tête à Medinsky et a trouvé des financements, sponsors et mécènes pour mener à bien le festival. On peut craindre que l'édition prochaine soit encore plus complexe à organiser.



Non content d'être une tâche noire sur le visage de la culture russe, Medinsky agit sur le matériau cinématographique lui-même. Mansky a en effet été contraint de censurer la bande sonore de tous les films pour obéir à la loi Medinsky interdisant toute grossièreté au cinéma.`

mardi 30 septembre 2014

'Leviathan' sélectionné pour représenter la Russie aux Oscars, les producteurs de 'Gorko' protestent

Le dernier film de Zvyagintsev, qui a obtenu le prix du scénario à Cannes cette année, a bien entendu les meilleurs chances d'obtenir une "accolade" (pour emprunter le terme anglo-saxon) à Hollywood. Et de faire oublier les nominations honteuses présentées par la Russie ces dernières années (en particulier à cause du lobbying de Mikhalkov).

Comme la sélection aux Oscars ne peut décidément pas se faire sans scandale, les producteurs de 'Gorko', une stupide comédie ne pouvant qu'abaisser encore davantage l'image du cinéma russe à l'étranger, conteste à 'Leviathan' le droit d'être sélectionnée. Il ne faut aucun doute que ce médiocre film n'a aucune chance de passer le premier tour des sélections, tandis que Léviathan a au contraire des chances de devenir le premier film à remporter le prix de "Meilleur film en langue étrangère" à Hollywood.

mercredi 12 février 2014

L'éternel retour (Вечное возвращение) ****

Kira Mouratova réalise un film construit sur une succession de sketches. Ce sont, semble-t-il, des extraits de castings avec différentes combinaisons de couples. Parfois entrecoupés d'un dialogue dans un cinéma entre un producteur et un monteur ayant hérité des rushes d'un film inachevé par un réalisateur décédé. Rejoints ensuite par une scénariste. Il s'agit d'une réflexion sur le cinéma. Un faux "making of" d'un film fictif.

Il est fort distrayant de lire les commentaires furieux de spectateurs du film attirés par les grands noms à l'affiche (Tabakov, Litvinova, Makovietsky, Demidova). Perdus devant ce film plein de répétitions et à la structure non narrative, ils se sont emmerdés comme des rats morts. Ils n'ont rien compris. Mais pour qui connaît le travail de Mouratova et l'apprécie, point de surprise.

La réalisatrice ukrainienne utilise ses acteurs fétiches et jongle avec eux, démontrant les possibilités infinies de la mise en scène et des interprétations par de grands acteurs. C'est une mise en abysse magistrale et pleine d'humour.